lundi, septembre 24, 2007

L'Etat français est-il en faillite ?

François Fillon a déclaré qu'il était à la tête (ah bon ?) d'un Etat en faillite.

Nos belles âmes adoratrices du Moloch étatique ont frémi d'horreur et crié au sacrilège.

Examinons la situation (les chiffres proviennent de l'INSEE et du rapport Pébereau, j'arrondis).

La dette

Depuis 30 ans, l'Etat français n'a pas eu de budget à l'équilibre. La dette publique est au minimum de 1200 Md d'€. En réintégrant le «hors-bilan» digne d'un «patron-voyou» (mais les magouilles d'un énarque sont nobles et pures, contrairement à celles d'un salaud de capitaliste), on atteint un chiffre de dette de 2000 Md d'€.


L'actif


Le patrimoine de l'Etat est beaucoup plus difficile à évaluer, que vaut Versailles ? Que vaut le Louvre ?

Un moyen de calcul bestial est de considérer les revenus du patrimoine de l'Etat. Ils sont d'environ 25 Md d'€. Si l'on applique la méthode du fisc et qu'on prend l'hypothèse que le rapport est de 3,3 %, cela nous fixe une valeur du patrimoine à 25*30 = 750 Md d'€.

Ces 750 Md d'€, c'est en gros ce que l'Etat pourrait vendre si il décidait de rembourser sa dette.

L'INSEE évalue ce patrimoine à 2000 Md d'€, sachant qu'une partie de ce patrimoine n'est pas réalisable.

L'actif net

C'est ce qui resterait si l'Etat décidait de vendre son patrimoine pour rembourser sa dette. D'après les chiffres précédents, on obtient entre 0 (fol optimisme) et -1250 Md d'€ (plus réaliste).

Autrement dit, l'Etat français serait une entreprise, il serait en situation de faillite. En ce sens, François Fillon a raison.

Mais l'Etat n'est pas une entreprise. Il possède le pouvoir de coercition légale de l'impôt. Autrement dit, il peut décider de son chiffre d'affaires (je poursuis l'analogie).

Le mécanisme de la faillite

L'Etat n'étant pas une entreprise, il ne peut faire faillite de la même façon.

Cependant, il existe bien un mécanisme de faillite des Etats, mécanisme qui nous pend au nez. Nous ne pourrons pas dire que nous n'avons pas été prévenus.

1) La faculté de l'Etat à lever des impôts rencontre le mur de la dure réalité économique : au-delà d'un certain taux d'imposition, dit optimum de Laffer, le rendement de l'impôt est décroissant.

Autrement dit, plus l'Etat augmente les taux d'imposition, moins il y a de sous qui rentrent dans les caisses, tout simplement parce que l'Etat euthanasie l'économie dont il vit. Le parasite intelligent ne doit pas tuer son hôte, mais l'Etat n'est pas toujours intelligent.

Ce phénomène est bien connu, son inverse aussi d'ailleurs : une diminution brutale des taux d'imposition, gagée sur des réductions structurelles des dépenses publiques (c'est le point fondamental que Sarkozy ne veut pas comprendre), entraine une augmentation des recettes fiscales, grâce à la prospérité retrouvée de l'économie. Ce point n'est en rien théorique : il a été expérimenté avec succès aux USA, au Canada, en Irlande, en Suède et dans bien d'autres pays.

Donc, point 1) de mon explication, l'Etat qui cherche à se sauver de la dette par une augmentation des taux d'imposition est voué à l'échec. C'est en ce sens que l'idée de taxer les stocks-options est mauvaise : c'est un impôt de plus alors qu'il faudrait en supprimer.

2) Les déficits créent une nécessité : trouver des créanciers pour les financer par l'achat de titres de dette. L'Etat est sans cesse en quête de créanciers, très exactement, pour la seule dette d'Etat (sans les dettes para-publiques genre Sécu), il doit placer 200 M€ par jour ouvré.

Comme on n'attire pas les mouches avec du vinaigre, l'Etat paye un intérêt à ses créanciers, c'est ce qu'on appelle le «service de la dette». Il s'élève en France à 50 Md d'€, soit la quasi-totalité de l'impôt sur le revenu.

L'Etat avait traditionnellement deux moyens d'échapper à ses créanciers :

> la banqueroute : l'Etat décide arbitrairement que sa dette a perdu sa valeur. C'est comme si un ami vous empruntait 10 €, vous en rendait 2 pour solde de tout compte et que vous deviez vous estimer content.

> l'inflation et la dévaluation : la dette a toujours la même valeur nominale, mais c'est la monnaie qui sert à la payer qui perd sa valeur. L'Etat rembourse sa dette en monnaie de singe. Ce moyen est typique d'une sortie de guerre.

Vous remarquerez que, dans l'Europe de 2007, ces deux moyens sont impossibles. L'€, peut-être à long terme pour notre malheur, a protégé le pays de la dévaluation de notre monnaie.

L'Etat ne peut donc échapper à ses créanciers.

Ces créanciers demandent un taux d'intérêt correspondant à la fiabilité de l'emprunteur. Plus l'emprunteur est fiable, moins ils sont exigeants.

Mais comment les créanciers savent ils que l'emprunteur est fiable ? C'est là qu'interviennent les fameuses agences de notation, dont le travail est justement de noter la fiabilité des emprunteurs, entreprises et Etats. Aujourd'hui, la note de dette de la France est bonne, mais elle est surévaluée pour des raisons politiques (ne pas mettre en cause un grand pays de la zone Euro).

Maintenant que vous savez tout cela, il est facile d'imaginer le scénario infernal, décrit par feu Philippe Jaffré dans la «France en faillite» : la dette publique française augmente très vite, notamment sous le poids des retraites non financées, vers 2012 (demain, en quelque sorte), une agence de notation dégrade la dette de l'Etat français, les institutionnels, à qui des règlements internationaux imposent d'avoir des titres de dettes fiables, se désengagent, les taux d'intérêts français flambent, l'Etat se retrouve étranglé, prend des mesures drastiques, comme de reculer de 15 jours la paye des fonctionnaires et des retraités.

Le Fonds monétaire International (FMI), prêteur créé pour ses circonstances, intervient. Son président, Dominique Strauss-Kahn, rencontre Nicolas Sarkozy et exige des réductions fortes et immédiates des dépenses publiques.

Des fonctionnaires sont licenciés avec des indemnités réduites, les retraites sont amputées d''un tiers, des écoles et des hopitaux ferment. Plusieurs semaines d'émeutes secouent la France.

Car ne vous méprenez pas : tous les imbéiles qui parlent d'une «vision comptable», par opposition à ce que serait la noble vision politique détachée des basses questions d'intendance, négligent que chaque € mal dépensé est gros de drames humains. «Quand on oublie de compter, c'est qu'on oublie la peine des hommes.»

Le scénario catastrophe est-il évitable ?

Dans l'absolu, je n'ai aucun doute : la catastrophe est évitable et, même, facilement évitable. Je le dis et je le répète, les recettes et les méthodes sont connues.

C'est la menace de l'intervention du FMI qui a fouetté l'orgueil du Canada et de la Grande-Bretagne et les a amené à réagir.

Cependant, dans le cas de la France, je suis d'un grand pessimisme : l'ignorance crasse de l'économie, la religion des «avantages acquis» et des statuts, le provincialisme des politiciens, l'égoïsme, souvent puéril, des Français, tout cela se combine pour laisser peu d'espoir d'un sursaut, d'un coup de reins salvateur, avant la chute.

Ainsi va notre histoire, de «succès achevés» en «malheurs exemplaires».

6 commentaires:

Ladrennec a dit…

Hé hé... lumineux! Et voir Mr Strauss-Kahn faire la leçon à Mr Sarkozy sur le nécessité de réduire les dépenses publiques serait d'une ironie savoureuse, et ne serait pas pour me déplaire!
Mais le pire est que cela peut tout à fait se produire!
A bon entendeur...

Stan a dit…

Excellent comme toujours!

Anonyme a dit…

Excellent ...

Je me disais en écoutant la radio annoncer la petite phrase de M. Fillon, tiens il vient de remettre un pied sur notre planete ...

Mais les journaliste et l'ensemble de la profession (politique puisque c'est une profession en France) se focalise sur le "comment augmenter les recettes ?" personne ne se demande comment réduire les dépenses ...édifiant *!

L'état n'a pas encore vécu la vague des cost-killers qu'à vécu le privé ! Plus on attend plus ce sera douloureux .

* sauf pour la sécurité sociale où l'on nous rejoue le coup de la CSG CRDS => oui c'est une petite contribution (au départ !) pour rattraper pour la sécu c'est les franchises (1 euro aujourd'hui ...puis 2 puis 10 puis 100% du coup). On cherche aussi à diminuer les dépenses ==> les quota par médecins se dessinent doucement mais vous allez voir qu'ils vont nous les sortir des cartons un jours ...
adieux veaux vaches cochons ...

Anonyme a dit…

vous pouvez rajouter à ce scénario que nos partenaires européens et en particulier ceux de la zone euro nous auront lâché bien avant car ils en auront eu marre de se trainer un boulet.

et un cran plus bas les meilleurs d'entre nous auront fui le pays (comme c'est déjà le cas) pour aller entreprendre sous de meilleurs cieux.

Pour finir je suis entièrement d'accord avec vous sur votre analyse sur la fierté française en vertu de laquelle nos dirigeants et énarques se permettent de donner des leçons à des pays dont le fonctionnement est infiniment meilleur qu'en France sans se poser un seul instant la question de savoir si ce n'est pas eux qui sont en tort au vu de leurs résultats.

En ce sens Sarko valait mieux que Ségo. Mais c'était entre 2 maux choisir le moindre. Je ne suis pas certain que la potion qu'il administrera au pays sera aussi efficace que celle donnée au Royaume Uni par Mrs Tatcher.

Ayant l'occasion de me déplacer à l'étranger, je ne peux que constater la dégradation de l'image de la France et des Français aux yeux de noos interlocuteurs étrangers qui écarquillent les yeux devant nos lois sociales et qui ont une petite pointe d'ironie dans le regard en nous parlant.

Le déclin est déjà là et bien installé même.

gathiva a dit…

Trés didactique votre démonstration, elle relève du sens commun que nous voudrions rencontrer plus souvent. Si je pense comme vous que "trop d'impôt tue l'impôt", en revanche je ne suis pas d'accord avec l'idée que là ou il n'y a pas d'impôt il ne faudrait pas en prélever. Je pense à votre allusion aux "stocks options", qui pour le moment en sont exonérées. Et comme vous aimez les références, je vous renvois, pour étayer ce point de vue, à l'ouvrage de Jean Peyrelevade "le capitalisme total".

fboizard a dit…

C'est une question de priorité : comme nous sommes beaucoup plus forts pour créer des impôts que pour en détruire, je n'ai aucun doute que nous saurons imposer les stock-options.

Par contre, si on crée un impôt supplémentaire aujourd'hui, quel qu'il soit (sur les stocks-options, "bert", etc ...), je doute que nous en détruisions un d'un montant équivalent, donc le mortel taux d'imposition augmente.

Alors que si nous commençons par détruire des impôts et baisser les dépenses publiques en conséquence, on pourra toujours s'interroger ensuite sur la pertinence de nouveaux impôts.