dimanche, décembre 02, 2012

Le colonel Stoffel parle

Le colonel Stoffel, ancien aide de camp de Napoléon III, était l'attaché militaire à Berlin jusqu'en 1870. Ses rapports, alarmants, sur l'armée prussienne étaient des modèles de franchise, de précision et de clairvoyance.

Ils ont fini par irriter tellement l'Etat-Major de Paris qu'on a retrouvé dans les archives des rapports qui n'avaient même pas été ouverts. On connaît la suite des événements.

Ces rapports furent publiés ... en 1871, c'est-à-dire après la défaite.

Voici ce qu'écrivait Stoffel dans ses mémoires (extrait de Le complexe de l'autruche, de Pierre Servent) :

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Quoi qu'en coûte à mon amour pour la France : nous sommes, avec tout notre esprit, le plus sottement vaniteux, le plus badaud, le plus niais de tous les peuples. Il n'y a pas un pays en Europe où il se débite plus de sottises, plus d'idées fausses, plus de niaiseries. J'ai rencontré beaucoup d'étrangers, hommes de bon sens, qui s'étonnaient de notre défaut de jugement en général. Il est trop vrai, en effet, que nous jugeons le plus souvent très superficiellement que nous n'aimons pas aller au fond des choses.

Nos défauts naturels sont la vanité, la suffisance, la présomption. Pour nous soigner, un seul remède : la développement de notre jugement par la comparaison.

Combien eût-on compté de personnes en France avant 1866 qui cherchassent à étudier l'Allemagne ? Le Rhin n'était-il et n'est-il pas encore une autre muraille de Chine ? Et cependant, écrivains, journalistes ou autres, qui n'ont pas même séjourné en Allemagne, qui n'ont étudié ni son histoire ni ses institutions écrivent et discutent à l'envi sur tous les sujets, portent des jugements sur toutes choses et se font ainsi les maîtres d'un public encore plus ignorant qu'eux.
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En 2012, nous sommes encore très loin d'être guéris. Qui parle aux Français de l'Islande, du Danemark, de la Suisse, de Singapour, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, de la Pologne, de l'Estonie ? Tous pays qui se développent. Leur point commun est d'avoir accepté le défi de la liberté économique. Mais les Français s'intéressent-ils vraiment à ce qui les dérange dans leur vanité d'être un «modèle» ?

Ces derniers jours, est sorti un sondage stupéfiant de vanité : 80 % des sondés estiment que nous avons le meilleur système de santé du monde. Que connaissent-ils des systèmes étrangers pour porter un tel jugement ?

Pierre Servent ajoute :

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Cette aptitude à discuter de tout, à disserter, sans rien avoir étudié [c'est exactement le portrait de l'énarque par Olivier Saby] coûtera cher à la France lors de la crise qui précédera la calamiteuse déclaration de guerre à la Prusse. Moins on investit un sujet, plus les passions peuvent prendre le pas.

Les choses ont-elles changé aujourd'hui ? On peut en douter. On retrouve un des travers français : parler de tout le plus vite possible, sans avoir le temps de rien approfondir. Le poids de l'instantané, de l'émotion, du compassionnel et du lacrymal pèse lourd dans l'analyse des sujets contemporains, au détriment d'une réflexion nourrie et circonstanciée.

Comme souvent en France, quand il s'agit de réformer, le débat ne porte pas sur le sujet en débat mais sur des thématiques idéologiques et périphériques [et Servent ne connaissait pas encore Arnaud Montebourg et Florange !].
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Et il  faut lire la longue histoire des tentatives de réformes, toutes inabouties, de l'uniforme, certains ayant tout de même compris que le pantalon et le képi rouges n'étaient pas adaptés à la guerre moderne.

Un député crucifia le débat parlementaire en déclarant, sous les applaudissements de la presse : «Le pantalon garance est national. Le supprimer est anti-national.» On mesure tout le pragmatisme et toute la profondeur de l'argument. Hé bien, ce député emporta le morceau.

Même chose pour l'artillerie : la compagnie privée Le Creusot était prête à produire un obusier qu'elle avait déjà fabriqué pour la Grande-Bretagne. Les partisans des arsenaux d'Etat ne l'entendirent pas de cette oreille.

La France commença donc la guerre en 1914 sans casque,  avec l'uniforme garance (et le paquetage surmonté d'une superbe gamelle qui brillait au soleil d'aout et que les artilleurs allemands prirent plus d'une fois pour mire) et sans artillerie lourde.

Avant l'adoption des obusiers et du terne uniforme bleu horizon, la France eut 400 000 morts. Combien sont dus à la légèreté de la classe jacassante de l'époque ?

On aimerait croire que tout cela appartient au passé. Hélas, l'actualité quotidienne nous prouve qu'il n'en est rien.

Je souhaite que les Français soient orgueilleux, non pas discours creux et de slogans vides, mais de réalisations concrètes.

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