mardi, octobre 11, 2016

Ambition extime

Très bon article d'Eric Verhaeghe :

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Peopolisation de la politique…

Comme tous les bons gros snobs parisiens, j’ai, en regardant des extraits de cette émission, commencé par mobiliser toute la doxa inculquée par les meilleurs lycées de la capitale sur la majesté de l’art politique. Bien sûr, il ne faut pas transformer la politique en théâtre, ni en spectacle. Bien sûr, l’homme politique n’existe pas pour ce qu’il est mais pour les idées qu’il porte. Etc.
On connaît tous cette petite musique qui court les beaux quartiers, et qui soutient que la politique est forcément une chose très sérieuse et surtout pas une affaire de people où l’on met sa vie privée ou son surmoi profond en scène.

… ou tiers-étatisation de l’aristocratie?

Mais pourquoi les Français préfèrent-ils regarder leurs politicien(ne)s parler de leur chat que de leur programme ou de leurs idées? Certains souligneront que le spectacle des idées qui habitent nos élus peut donner le vertige, tant il expose au vide. Et ce n’est pas complètement faux.
Mais le problème n’est probablement pas là. L’intérêt de l’émission de Karine Le Marchand se révèle, à l’usage des Français, majeur par des temps de réaction nobiliaire. La présentatrice a eu la bonne idée de briser les étiquettes protocolaires et de rendre humains les élus désincarnés, déshumanisés, que la mise en scène médiatique a l’habitude de magnifier, de placer dans une sorte de constellation supérieure qui semble inaccessible aux Français.
Avec Karine Le Marchand, tous nos aristocrates de la République paraissent subitement conformes à leurs origines: ils ne sont guère que des roturiers, avec leurs petits malheurs et leurs petits bonheurs quotidiens. C’est cette humanisation-là que les Français veulent voir.

L’émission très française de Karine Le Marchand

D’ailleurs, il n’y a qu’en France (et dans quelques pays anglo-saxons) que l’émission de Karine Le Marchand peut avoir du succès. Pour que le concept fonctionne et fasse de l’audience, il faut en effet que les téléspectateurs aient l’impression d’une distance infranchissable entre eux et leurs élus (propre d’un système qui n’est pas démocratique).
Dans un pays germanique ou nordique, la proximité entre les élus et la population viderait l’émission de tout son intérêt. Là où les élus vivent au milieu de la population, prennent les transports en commun, boivent un verre à la terrasse des cafés populaires, n’ont pas de garde du corps et ne se sentent pas obligés de vivre entre eux, les téléspectateurs n’ont pas besoin d’allumer leur poste de télévision pour savoir quelle vie vivent leurs élus.

Les chiens de garde de l’establishment sont en colère

Sans surprise, la matinale de France Inter a donc tiré à boulets rouges sur ce concept qui remet en cause l’éloignement des élus, l’aristocratisation de la République, dont ils sont les grands admirateurs et les plus grands bénéficiaires. Comment ce repère de chiens de garde en bonne et due forme de l’establishment pourrait-il survivre à une constitution vraiment démocratique en France? Telle est la question majeure qui explique pourquoi France Inter, comme d’autres médias publics ou subventionnés, doivent forcément saper cette émission à rebours du style habituel.
Dès lors que la politique n’est plus une mise en scène rassemblant quelques grands de la Cour occupés à se disputer le pouvoir, dès lors que l’élu est descendu de son piédestal pour apparaître humain (trop humain?), ceux dont la profession se résume à une glose sur l’élite sont en danger.

Karine Le Marchand, prêtresse de la subversion

Avec ses airs de chatte sortie d’un film de Disney, Karine Le Marchand a au fond fait beaucoup plus pour la démocratie et l’implosion de la réaction nobiliaire que n’importe quel autre journaliste avant elle. Elle a prouvé aux Français que, même dans l’élite, on met ses pieds sur la table basse du salon et on se raconte des babioles insignifiantes, comme dans n’importe quelle famille. Les Français en ont assez des élus « anormaux »: Karine Le Marchand leur a fait toucher du doigt l’extrême normalité des personnages pour qui ils sont appelés à voter.
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