« L'idéal moderne de liberté, l'affranchissement de la tradition pour mener sa vie propre et pour être soi-même ; comment cela a-t-il pu déchoir en liberté de choisir le lieu de ses prochaines vacances ? »
J'ai été surpris qu'Olivier Rey présente les choses ainsi, convergence troublante : je ne peux m'empêcher de mépriser (mauvais sentiment contre lequel je me défends en vain) certains, justement parce qu'ils ne pensent qu'aux vacances, leur seul but repérable dans la vie. J'en suis même mal à l'aise tellement ils sont creux, vides, sensation de toucher des animaux à sang froid.
L'esprit est ce qui différencie l'homme du singe. L'homme sans préoccupations spirituelles est, littéralement, un sous-homme. Et qu'on ne me dise pas que c'est un truc d'intello. Nos ancêtres n'étaient pas tous des intellectuels et c'est indéniable qu'ils avaient une vie intérieure.
Je pense, avec Bernanos, que la modernité est une conspiration contre tout forme de vie intérieure.
C'est ce mystère qu'Olivier Rey tente d'explorer.
Pourquoi la science ?
Aujourd'hui, la science va de soi parce qu'elle est synonyme de puissance. Le pays qui a la meilleure science a les meilleures armes et la meilleure économie.
Mais, au commencement, ce n'était pas le cas. Quand Copernic et Kepler s'intéressent aux mouvements des planètes, cela n'apporte aucune puissance. Tout poly-savant qu'il était, Léonard De Vinci a fait peu de réalisations concrètes.
Pourquoi, de manière assez soudaine à l'échelle de l'histoire de l'humanité, des gens ont-ils voulu comprendre comment des choses sous nos yeux depuis des millénaires fonctionnaient et ont-ils usé pour cela d'une démarche mêlant observation, expérimentation, modélisation mathématique et déduction ?
Et pourquoi cela débouche-t-il sur une société absurde ?
C'est l'objet de ce livre.
La science tue le sens
La définition de la science est le refus systématique des causes finales.
L'énoncé « La main est faite pour prendre » est scientifiquement faux parce qu'il suppose une intention, un projet, un but, bref une cause finale. L'énoncé scientifiquement correct est « La main peut prendre ».
Or, les causes finales d'une chose sont ce qui lui donne son sens. Le sens de la vie chrétienne est de faire son Salut. Le sens de l'art est d'élever l'âme. Le sens d'une voiture est de permettre de se déplacer (comme c'est une chose fabriquée par l'homme avec une intention, il est permis d'y voir une cause finale).
Notre société qui ne croit qu'en la vérité scientifique se condamne à l'absurde. Elle pose la question du sens de la vie à la science, seule chose en laquelle elle croit, qui est précisément la question à laquelle la science ne peut répondre par construction.
Certains vont un cran plus loin : il faut arrêter de poser cette question du sens, il faut accepter que la vie n'ait aucun sens. Comme disait Vaclav Havel, « L'inquiétant de l'homme occidental n'est pas qu'il ignore le sens de la vie, c'est qu'il ne se pose plus la question ».
Mais cela ne fonctionne pas. La consommation de drogues et d'anti-dépresseurs, la dénatalité, la laideur et la décadence de nos sociétés prouvent assez que le matérialisme ne permet pas aux sociétés de fonctionner correctement.
D'autres essaient de détourner le problèmes en l'individualisant : « C'est à chacun de trouver le sens de sa vie ». Mais cela ne fonctionne pas non plus, parce que l'homme est un animal social, la société n'est pas une juxtaposition d'individus, mais un ensemble de liens. Par ces liens, on ne fait jamais sens tout seul.
Bref, essayer d'exclure la recherche de sens est vain.
D'où l'intérêt de revenir sur l'histoire de la science pour comprendre ce qui s'est passé.
Aristote et Platon
On présente souvent la science moderne comme la victoire d'Aristote (l'expérimentation) sur Platon (la théorie).
À l'origine, c'est l'exact inverse qui est vrai.
Galilée est obsédé par les mathématiques, par la mise en équations du monde, par la réduction de tout problème à la géométrie et aux nombres. Cela revient quasiment à toutes ses pages.
J'ai toujours été gêné que la physique d'Aristote soit absurde (du point de vue de nos connaissances).
Concernant le mouvement, Aristote fait un catalogue : vers le haut, vers le bas, « naturel », « forcé », etc. C'est tout de même un peu concon (s'il est permis de traiter ainsi le grand Aristote).
(Au passage, Rey fait une erreur commune : il écrit qu'Aristote nous été transmis par les « arabo-musulmans », légende d'origine ... nazie ! -cherchez Sigrid Hunke, alors qu'il nous a été transmis par les Byzantins.)
Galilée vient, ramène à la manière platonicienne les phénomènes physiques dans le domaine abstrait des idées et découvre le principe unificateur de tous ces mouvements : l'accélération.
Victoire par KO de l'obsession mathématique platonicienne.
Un monde créé
Pourquoi Platon et ses disciples n'ont-ils pas découvert ce que Galilée et Newton ont découvert ?
Il leur manquait l'idée judéo-chrétienne (qualificatif particulièrement approprié) de création du monde.
Pour les Grecs, même s'ils ont des mythes de la création, le monde est incréé, existe de toute éternité. Cette croyance les entrainait à faire une distinction dommageable : les choses naturelles, qui existent de toute éternité, et les produits de la composition de ces choses incréées. C'est flagrant chez Aristote. Mais Platon finit par rencontrer la même difficulté.
Cette distinction faisait obstacle sur le chemin des théories unificatrices.
Pour un chrétien, tous les phénomènes physiques sont unis, justiciables de la création du monde par Dieu. Problème réglé.
Newton (qui a oublié d'être con) le dit : il serait vain de chercher le pourquoi des choses si on ne savait qu'on finirait par rencontrer la Cause Première, le Dieu créateur. Remonter une chaines de causes infinie, c'est une perspective peu attrayante, c'est pourquoi les Grecs préféraient chercher l'essence des choses plutôt que leur fonctionnement.
Chercher à comprendre le fonctionnement des choses, c'est un hommage rendu au dieu créateur.
Ce n'est donc pas un hasard si les premiers scientifiques à la façon moderne sont des moines et si la proto-technique moderne (comment faire la meilleure bière ? Où et comment construire un moulin à eau ? Etc.) sort des abbayes.
Le malentendu
Mais, très vite après Galilée, on s'aperçoit que comprendre le fonctionnement des choses ne rapproche pas de Dieu, c'est même plutôt le contraire. Dieu ? Les scientifiques n'ont pas besoin de cette hypothèse (comme disait ce gros connard pompeux de Laplace).
Blaise Pascal conclut donc contre Descartes que la science (déjà au sens moderne où nous l'entendons) est vaine.
Voltaire ne fait pas la promotion de Newton (auquel il ne comprend d’ailleurs rien) parce qu’il s’intéresse à la physique, mais parce que la nouvelle science est une arme contre l’Église.
Malgré les réflexions théologique, on a alors l’impression fausse que la science contredit l’Église, alors qu’elles sont sur deux plans différents. Cette opposition est renforcée par les réactions souvent maladroites de l’Église.
Ce conflit décrédibilise l’Église (ce qui réjouit les « lumières »), mais la science morfle aussi, elle s’assèche, elle devient dogmatique.
Nous arrivons au stupide XIXème siècle. Faute de bases philosophiques solides (les ravages de notre sanglante révolution sont aussi intellectuels), les positivistes entretiennent fanatiquement l'idée que tous les problèmes humains sont matériels et que la science peut donc tous les résoudre, et que, comme disait ce crétin de Viviani « Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus !
».
L'anti-catholicisme fanatique de la raie-publique nous est si familier, est tellement l'air que nous respirons, que nous n'en percevons plus la folle absurdité. Le régime français anti-catholique, c'est comme si le régime saoudien était anti-musulman. C'est une maladie auto-immune qui nous tue.
Tout est objet
Tout ce que la science ne peut pas étudier n'existe pas à ses yeux.
Ainsi, le magnétisme était considéré comme un truc de bonnes femmes tant que Faraday n'en avait pas entrepris l'expérimentation.
En étendant son domaine, la science transforme des choses en objects d'étude.
Pour cela, elle utilise la langue parfaite, celle qui, contrairement à toutes les autres langues, est sans ambiguïté : les mathématiques.
Incomplétude
Le théorème de Gödel (aucun système mathématique n'est complet. Dans tout système mathématique, il existe des énoncés qui ne sont ni démontrables ni réfutables à partir des axiomes) signifie que les mathématiques, donc la physique, donc la science, ne peuvent se fonder eux-mêmes.
Premier mur pour le scientisme.
Incertitude
Le principe d'incertitude d'Heisenberg (qui limite le produit de la connaissance de la quantité de mouvement et de la connaissance de la position d'une particule) signifie que :
1) Le déterminisme strict est impossible. Le déterminisme n'est possible qu'en probabilité.
2) Au niveau des particules élémentaires, l'observateur influe sur ce qu'il observe.
Deuxième mur pour le scientisme.
Echec du matérialisme
C'est un échec du matérialisme que la science qui transforme tout en objets soit par nature incomplète et incertaine, qu'elle ait besoin d'un sujet quelque part pour la valider. Cette incomplétude et cette incertitude ne sont pas dues à un manque de connaissances, elles sont intrinsèques.
Newton n'en aurait pas été gêné, puisqu'il n'était pas scientiste : pour lui, Dieu existait, la science qu'il étudiait avait un domaine limité et ne pouvait répondre à toutes les questions.
La science ne tranche pas et ne peut pas trancher l'existence de l'âme et de Dieu.
L'équation « scientifique => athée » est fausse.
Echec du biologisme
Bon, d'accord, Traiter l'homme comme un tas d'atomes ne fonctionne pas. Et si on le traitait comme un tas de cellules, et, plus particulièrement, le cerveau comme un tas de neurones ?
Les matérialistes nous la font toujours au futur : un jour, les ordinateurs seront si puissants qu'ils répliqueront la pensée humaine et prouveront ainsi que l'âme et la conscience n'existent pas. On attend de voir.
J'utilise de temps en temps des machines apprenantes (faussement appelées intelligences artificielles). C'est bien pratique, mais on s'aperçoit vite (sauf les bureaucrates et les politiciens, qui sont aussi des robots) qu'elles ne sont pas intelligentes au sens où on peut le dire d'un homme (sauf un bureaucrate ou un politicien).
Le biologisme ne fonctionne pas, on n'est même pas sûr que la pensée puisse comprendre la pensée. Grâce à l'IRM, on peut voir les influx nerveux quand se forme une pensée. Est-ce qu'on est plus avancé ? Pas d'un pouce.
Certains en sont même à rétablir l'antique croyance que le libre arbitre n'existe pas, que nos sentiments et nos comportements sont les jouets, non plus des dieux antiques, mais de nos hormones.
La détestation de la conscience et dissolution de la société
La conscience, c’est comme le temps : très difficile à définir précisément, mais aisé à sentir. Les matérialistes détestent la conscience, c’est le caillou dans leur chaussure.
La science, qui transforme tout en objets, réduit les hommes, qui sont des sujets, à des objets, tout comme les relations sociales.
Quand on agit comme s’il n’y avait de connaissance que scientifique, on détruit la société. Nous en sommes là.
La boucle est bouclée : on a voulu croire que la science pouvait avoir réponse à tout, on sait maintenant que c'est impossible. Intrinsèquement, définitivement. Mais on le savait dès le départ : la science ne peut pas répondre aux questions morales. Tout ça pour ça ?
Les débiles (débile : faible, au physique comme au mal) français croient encore comme La Mettrie que « Nous pouvons dire que l'Homme est une Machine ». Mais c'est fini, foutu, invalide. Définitivement.
La fausseté d'une idée ne l'empêche pas de prospérer, sans quoi il n'y aurait jamais eu de communisme (par exemple).
Entretemps, nous avons fait grâce à la science des découvertes techniques extraordinaires, ce n'est pas négligeable. Mais aussi la bombe atomique et la guerre bactériologique.
Aujourd'hui, ce débat revient sous la forme « L'IA peut-elle acquérir une conscience ? ». La réponse est évidemment négative.
L'abrutissement comme issue à l'impasse du scientisme
Les deux plus grandes horreurs du XXème siècle, le communisme et le nazisme, prétendaient mettre en œuvre des sociétés dont la science était le guide. On a vu le résultat.
Au XXIème siècle, nous essayons une version molle de gestion scientiste. Cela ne parait pas très engagé.
Le scientisme et le matérialisme sont des impasses.
Première solution : je me mets à genoux devant Dieu. Problème réglé.
Mais cela demande de rabattre de son narcissisme, et ce comportement (car c'est un comportement autant qu'une pensée) est inenvisageable pour la plupart des hommes de notre époque (et encore plus aux femmes ?).
D'où la deuxième solution (qui n'en est pas une) : je me tape la tête au fond de l'impasse. Je demande à la science de résoudre le problème créé par la croyance en la seule science. Toujours plus de pilules et de psychothérapies. Et, ô surprise, cela échoue.
Je sors du livre : je pense que cette question sera résolue par la démographie. Les familles religieuses, quelle que soit la religion, font plus d'enfants.


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