dimanche, novembre 27, 2022

Le capitalisme malade de sa monnaie (E. Husson, N. Palma)

Un livre de 2009, donc juste après la crise de 2008, et qui reste pertinent. Peut-être plus encore qu'à sa sortie.

1) De l'importance de la politique monétaire

Les imbéciles qui (comme moi) ne comprennent rien aux questions monétaires disent souvent (pas comme moi) qu'elles ne comptent pas.

Exemple classique de ces imbéciles : si on leur dit que l'Euro a détruit l'industrie française, appauvri l'Italie et transformé l'Europe en empire teuton, ils répondent que ce n'est pas vrai, que le vrai problème est que la France et l'Italie n'ont pas fait les réformes de l'Allemagne.

Autrement dit, les questions monétaires comptent tellement peu que pour en pallier les inconvénients, il « suffit » de transformer les Français et les Italiens en Allemands. Bonjour le truc secondaire !

2) Quelques exemples de politique monétaire avec de grandes conséquences

Premier exemple tiré de l'histoire : tout le monde connaît l'arriération du sud de l'Italie sur le nord. Mais qui sait que le sud était en rattrapage dans les années 1830-1860 et que l'union monétaire des années 1865-1870 a figé les positions puis a fait régresser relativement le sud ? Un problème qu'on se traine 150 ans après mérite qu'on réfléchisse à ses causes.

Accords du Plaza : 1985, l'industrie japonaise est en plein boom au point de menacer l'industrie américaine. Les Etats-Unis forcent la main des Japonais pour une réévaluation du Yen (« accords » c'est un mot gentil pour « diktat washingtonien »). L'économie japonaise ne s'en est toujours pas remise.

Plus près de nous : la réunification de l'Allemagne se fait au cours démagogique de 1 mark de l'ouest pour 1 mark de l'est. La Bundesbank avait prévenu qu'en dessous de 1 pour 3, on courait à la catastrophe. Trente ans plus tard, l'Allemagne de l'est est toujours sinistrée.

Charles Gave a déjà expliqué mille fois que l'Euro est pire qu'un bombardement atomique pour les industries du sud de l'Europe, n'y revenons pas.

Autrement dit, il n'y a guère de sujet politique plus important, avec des conséquences très graves et quasi-irréversibles, que la gestion de la monnaie. Mais comme c'est vite complexe, on se passe de l'avis du peuple (création de la FED en 1913) ou on le manipule (Maastricht 1992).

En particulier, aucun transfert ne peut compenser une union monétaire foireuse et on se traine les conséquences pendant des décennies voire des siècles. Ceux qui disent « Certes, l'Euro est foireux mais il n'y a qu'à faire ci ou ça pour compenser » sont juste des cons : la solution aux problèmes posés par l'Euro, c'est la fin de l'Euro. Point.

3) Bi-métallisme, le meilleur système monétaire

Le bi-métallisme, système à deux étalons métalliques, généralement or et argent, est le plus souple.

Suivant l'adage de Gresham « La mauvaise monnaie chasse la bonne », les gens épargnent, thésaurisent et investissent avec la « bonne » monnaie (l'or) et utilisent dans la vie quotidienne la « mauvaise » monnaie (l'argent).

Il n'y a pas besoin d'épiloguer sur la souplesse d'un tel système, elle saute aux yeux. Il a certes un certain degré de complexité mais que maitrisaient parfaitement nos ancêtres qui n'avaient que le boulier.

4) L'étalon-or, un pis-aller

Par rapport au système bi-métallique, on perd un degré de liberté passant à l'étalon-or. C'est un système beaucoup plus rigide car directement dépendant d'un seul métal. C'est pourquoi ce système est intrinsèquement déflationniste : l'économie ne peut pas croitre si on manque d'or-métal pour financer les nouvelles activités.

La rigidité de l'étalon-or peut être utilisée comme une arme. L'imposition de l'étalon-or par la Grande-Bretagne au XIXème siècle a fait exploser les systèmes bi-métalliques de l'Inde et de la Chine et a facilité grandement la conquête de ces pays. L'étalon-or est responsable de gigantesques famines en Inde (à méditer par ceux qui croient que la monnaie est un truc de techniciens fumeux sans conséquences dans la vie réelle).

Marx n'a pas compris que ce qu'il prenait pour des crises finales du capitalisme était en réalité des crises provoquées par la rareté de l'or qui servait d'étalon : moins d'or circulant, moins de monnaie, crise.

5) Le pire des systèmes : la monnaie fiduciaire

La monnaie fiduciaire, la fiat monnaie, c'est la monnaie qui repose, non sur un étalon, mais sur la confiance. Un bout de papier sur lequel il y a marqué « 10 euros », non gagé sur un actif matériel (or, argent, pierre etc.), vaut 10 euros parce que vous faites confiance au type qui l'a imprimé.

Ne tournons pas autour du pot, ça finit toujours pareil : la tentation d'abuser de la confiance est trop forte, la planche à billets (électronique ou matériel) tourne à l'excès : hyperinflation, monnaie détruite.

C'est notre système depuis que les Etats-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971.

Conséquence : l'once d'or qui valait 35 $ en 1971 coûte plus de 1 700 $ en 2022. Le dollar a donc perdu 98 % de sa valeur en or. Tant que les gens ne se méfient pas de la monnaie, cela n'a aucune conséquence visible dans la vie de tous les jours (quoique, voir conséquence suivante), jusqu'au jour où ... Certains économistes (vous savez, ces collègues des astrologues) pensent que la Chine peut faire s'écrouler le dollar du jour au lendemain rien qu'en rendant public le montant de ses énormes réserves d'or (le raisonnement est que les acteurs économiques préféreraient  le yuan adossé à l'or au dollar adossé à rien).

Avec une autre conséquence : comme l'Etat peut financer ses déficits avec de la monnaie de singe, il devient envahissant et inefficace, toujours. C'est la politique rigolote que nous proposent Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon et que fait déjà, en réalité, Emmanuel Macron aidé (jusqu'à quand ?) par la BCE. Au point qu'un économiste a pu résumer en disant que la monnaie fiduciaire revient à confondre la monnaie et le crédit de l'Etat.

6) Le dollar comme arme : le drame de la politique américaine

6.1) Les deux guerres mondiales

Quittons les généralités et venons-en à l'histoire récente.

La logique de l'étalon-or est la suivante :

a) un pays augmente ses encaisses-or pour une raison ou pour une autre.

b) il peut émettre plus de monnaie gagée sur l'or sans la dévaluer.

c) son pouvoir d'achat vis-à-vis de l'étranger augmentant, son déficit commercial se creuse. L'or sort pour payer les dettes vis-à-vis de l'étranger, le système se rééquilibre.

Grâce aux deux guerres mondiales, les réserves d'or des Etats-Unis par rapport au total mondial sont passées de 15 % en 1913 à 75% en 1944.

Mais les Etats-Unis n'ont pas respecté les règles implicites du système de l'étalon-or, ils n'ont pas émis plus de dollars (prétendument pour lutter contre l'inflation). L'or stocké à Fort Knox a donc été retiré du circuit commercial mondial, stérilisé.

Cette politique, qui peut paraitre technique, est un acte d'hostilité caractérisé. Elle est directement responsable des crises des années 20 et 30 et donc de la seconde guerre mondiale.

Or, la « philosophie allemande » (Marx, Hegel), totalement aveugle aux phénomènes monétaires, régnant en maitre, personne à l'époque n'a vraiment compris la source du problème (sauf le gouverneur de la FED de New-York, Benjamin Strong, dans sa correspondance privée !). On est dans une vérification expérimentale de la phrase de Claude Tresmontant « Les catastrophes humaines sont toujours précédées de catastrophes intellectuelles ».

Churchill aussi s'est accroché à l'étalon-or en 1925 mais il a eu l'honnêteté d'admettre qu'il avait été un très mauvais Chancelier de l'Echiquier (ministre des finances) et que d'ailleurs il n'y comprenait rien.

Apothéose de cette politique folle : en 1934, Roosevelt confisque l'or des particuliers (ah ! La grande démocratie libérale !) et dévalue le dollar (de 20 $ l'once à 35 $).

La France, avec la dévaluation Poincaré, a été plus intelligente et plus coopérative.

On notera que Hitler, très intuitif comme à son habitude, a mieux compris le rôle catastrophique de cette rétention de l'or par les Américains que les économistes professionnels (mais, fidèle à son obsession, il en attribue la cause à la « juiverie »). Les cons qui, comme Keynes ou Marx, prennent l'or pour « une relique barbare », refusent de comprendre que baser la monnaie que un actif matériel (or, argent, cuivre, ...) est un facteur de stabilité, de transparence, de justice, d'équité et, enfin, de liberté.

Toujours est-il que, si l'Allemagne est coupable de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en sont responsables pour les raisons économiques ci-dessus, et aussi pour des raisons diplomatiques que j'ai expliquées ailleurs.

6.2) de 1944 à 1971

Le dollar ayant conquis l'hégémonie, les Américains inversent leur politique. Ce sont les accords de Bretton Woods. Le dollar est convertible en or (par les banques centrales, pas par les particuliers) et toutes les monnaies sont convertibles en dollars. Seuls les pays de la sphère soviétique refusent.

De 1944 à 1971, le stock d'or américain passe 21 700 tonnes à 3 900 tonnes.

Fabuleux coup d'essuie-glace : un, je thésaurise l'or mondial pour mettre à genoux les autres ; deux, une guerre mondiale plus tard, je le libère pour finir de les enfoncer dans ma soumission. Mais les Américains sont des gentils (en tout cas, c'est ce que nous dit Hollywood).

Reconnaissons aux Américains que ce pseudo retour à l'étalon-or ramène une prospérité qui avait disparu depuis des décennies.

Digression : les Américains ont un moteur, le messianisme puritain qui les pousse à conquérir le monde, à s'imposer comme le « world last hope ». A côté de cela, l'isolationnisme, qui est aussi une tendance américaine.

Le système dollar-or continue cahin-caha, assurant la suprématie américaine.

Le 4 février 1965, Charles de Gaulle (conseillé par Jacques Rueff) demande en conférence de presse le retour à l'étalon-or, pour que la référence commune ne dépende pas d'un pays particulier.  Raymond Barre, Valéry Giscard d'Estaing et Georges Pompidou s'allient contre de Gaulle sur ce sujet en invoquant la nécessité de ne pas se mettre à dos les Américains (j'aime bien Pompidou, mais c'est quand même le début de la trahison).

Mongénéral n'est pas entendu, bien au contraire : en mars 1968, le pool or est dissous, ouvrant une période intermédiaire jusqu'au décrochage du dollar de l'or en 1971.

De Gaulle demande (ordonne !) aussi à la Banque de France d'exiger systématiquement la contrepartie en or de ses dollars.

Comme on voit, la CIA n'avait pas qu'une raison de financer les imbécilités de mai 68.

6.3) 1971 grande année

Quelques abrutis font, par judéoophobie plus ou moins consciente (« la loi Rotschild ») une fixette sur la loi de 1973 qui n'a rien changé.  On comprend bien pourquoi : ça permet de faire l'impasse sur les deux vraies dates pivots, qui sont taboues, 1971 (taboue parce qu'il ne faut pas contester la suprématie américaine) et 1983 (taboue parce qu'il ne faut pas contester l'étatisme -achat de voix par les déficits publics- ou l'européisme, voire les deux).

La vraie date pivot est 1971 : le dollar est libéré de l'étalon-or, le monstre est lâché.

Oswald Spengler, en1922 (Le déclin de l'Occident), écrit que la monnaie-papier est faustienne (une autre façon de dire « diabolique »), que cet abandon de la sagesse antique de la monnaie métallique est grosse des catastrophes toujours causées par l'orgueil sans entraves.

Les dirigeants de la Bundesbank sont très imprégnés de l'hostilité fasciste à l'étalon-or (certains sont tout simplement d'anciens nazis). Mais leur prudence limite  en Europe les dangers de la fiat monnaie. Cependant, le ver est dans le fruit.

Les auteurs pensent qu'il y a un lien entre le refus de l'étalon-or et le retour du religieux dans la politique américaine. Ils font remarquer que c'est en 1971 que la devise As good as gold a été remplacé par In God we trust sur les billets verts. Les expéditions messianiques de regime change n'auraient pu être financées sans douleur dans un système d'étalon-or.

7) L'Euro, ce monstre monétaire

Pour les promoteurs de la monnaie unique européenne des années 70, un des arguments, rarement explicité mais fort, est d'éviter la confrontation avec les Etats-Unis sur l'étalon-or. Ceux qui ont cru, comme moi, que l'Euro ferait concurrence au dollar sont juste des crétins : les promoteurs de l'Euro étaient les plus inféodés aux Américains, ça aurait du nous mettre la puce à l'oreille.

L'Euro est fondamentalement vicié. Dans la vision totalement idéologique et irréaliste de ses promoteurs, l'union monétaire doit forcer l'union politique. Or, la monnaie, c'est du droit et de la liberté dans votre poche. Il faut donc d'abord l'union politique (le droit et la liberté) pour pouvoir faire ensuite la monnaie.

8) Le monde cauchemardesque produit par le règne du dollar

Ce titre est celui de la dernière partie du livre.

Fidèles à leurs équations « bi-métallisme => libéralisme naturel » et « Monnaie fiat => déséquilibres automatiques et protectionnisme », les auteurs soutiennent que le règne du dollar  est le moteur de toutes (presque ?) les catastrophes internationales depuis un siècle.

C'est comme cela qu'ils expliquent le « néo-libéralisme », ce libéralisme dégénéré en capitalisme de connivence. Ils font remarquer que Reagan et Thatcher se réclamaient beaucoup de Hayek mais qu'ils se sont bien gardés d'appliquer une de ses principales recommandations : le retour à l'étalon-or.

C'est un monde de déséquilibre et de privilèges. Je ne vois guère l'intérêt d'épiloguer : si vous ne l'avez pas compris, vous ne savez pas dans quel monde vous vivez.

9) Marx et Aristote

Karl Marx considère qu'il y a un sens de l'histoire qui entraine les hommes à leur insu, comme sur un tapis roulant.

Aristote considère à l'inverse que l'histoire est faite de l'accumulation des choix éthiques de chacun, qu'aucune histoire n'est nécessaire, que toutes les histoires sont contingentes (si le nez de Cléopâtre ...).

Le marxisme donne les sociétés les plus inégalitaires parce qu'il nie totalement l'éthique.

Les auteurs sont résolument aristotéliciens.

Mais les élites occidentales sont très imprégnées de marxisme. Le néo-libéralisme est comme le marxisme : il nie l'éthique (c'est sa différence avec le libéralisme classique). Pas étonnant qu'il engendre un raz-de-marée de mépris de classe, de morgue social et un délire génocidaire comme l'écologie (priver les gens de gaz, de pétrole, d'électricité, ou en quadrupler le prix -ce qui revient au même, c'est génocidaire).

Et tout cela est permis par l'escroquerie de la monnaie fiat.

10) Le retour au bi-métallisme ?

Les auteurs proposent un mécanisme de retour au bi-métallisme.

Je ne m'étends pas, à l'heure où la liberté de chaque homme est menacée, comme même Orwell ne l'avait pas imaginé, par la monnaie fiat en mille fois pire, la monnaie numérique de banque centrale.

11) En conclusion

J'espère vous avoir convaincus que la monnaie n'est pas une question parmi d'autres, que c'est une question centrale et qu'aucune mesure ne remplace une bonne ou une mauvaise politique monétaire.

Pour la France, l'intégration dans l'Euro est une politique monétaire suicidaire (c'est, entre autres, un moyen de pression mondialiste sur toutes les politiques de la France, aussi éloignées de la monnaie qu'elles paraissent, l'immigration par exemple). La BCE peut faire à volonté couler les banques françaises et augmenter les taux d'emprunt de l'Etat. C'est une menace suffisante pour qu'aucun gouvernement français n'adopte une politique anti-mondialiste. Sauf un gouvernement authentiquement souverainiste qui voudrait, de toute façon, sortir de l'Euro.

Suivant Pareto et avec l'image utilisée par Charles Gave, tous les problèmes de la France se poseront encore et encore, sans jamais être vraiment résolus, même avec la meilleure volonté du monde, avec l'impression qu'on ne sait pas exactement pourquoi (les imbéciles ne savent pas, les frexiteurs eux savent), jusqu'à ce que la baleine Euro remonte à la surface.

Ceux qui disent qu'il est possible de résoudre un seul des problèmes de la France sans sortir de l'Euro sont soit des imbéciles soit des escrocs (Eric Zemmour, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon). La sortie de l'Euro est une condition absolument nécessaire, mais non suffisante, à la résolution des problèmes de la France. Ceux qui comprennent l'expression « nécessaire mais non suffisante » comprennent le problème de l'Euro.

Croire qu'on peut faire des réformes sans dévaluation par rapport à nos voisins (donc sans sortir de l'Euro) est simplement du sadisme social (de Gaulle et Thatcher, qu'on ne peut accuser de laxisme, ont dévalué simultanément à leurs reformes). Ca fait plaisir quand on est un bourgeois sadique, mais il n'y a aucune chance que ça marche.

Assurément, le Frexit serait catastrophique. Mais moins que le naufrage continu que nous vivons sous l'empire de l'Euro. Si les Français veulent vivre, la France doit sortir de l'Euro immédiatement.

Et je ne vous parle pas du très proche Euro numérique, qui serait une prison pour chaque individu comme le monde n'en jamais connue, même sous la dictature la plus féroce.

Et bien conscient de mes lacunes, j'ai acheté :




samedi, novembre 12, 2022

Une saison gâtée (Charles Rist)

Charles Rist est né en 1875, protestant, c'est un universitaire, puis gérant de sociétés ; pas n'importe lesquelles (Suez, Paribas, etc.). Il intervient aussi dans divers emplois publics (au gouvernement de la Banque de France, entre autres), il passe du centre gauche au droit au centre droit. Parlant bien anglais (ce qui était relativement rare à l'époque), il a un carnet d'adresses international très fourni et de haut niveau.

Partisan de l'étalon-or, il est encore aujourd'hui une autorité reconnu du monétarisme.

Ce livre est son journal entre 1939 et 1945.

Lui ne le sait pas (son journal a été très peu retouché) mais le lecteur le sait : son fils ainé (il en en a 5), Jean, son préféré (ça se sent), centralien dans la métallurgie, juste parmi les nations, sera tué par les Allemands à la bataille du Forez le 21 août 1944. Il existe toujours une médaille Jean Rist des industries métallurgiques.

Il est aisé de se moquer des RMS (les Résistants du Mois de Septembre) mais il ne faut pas oublier que les Résistants de l'été 44, pour tardifs (pas Jean Rist) qu'ils furent, se sont vraiment battus et ce fut l'hécatombe (comme en témoignent les monuments un peu partout en France). L'efficacité militaire de la Résistance armée fut pratiquement nulle (ce n'est pas le cas des réseaux de renseignements) mais elle a sauvé l'honneur.

Ce contexte étant posé, que pensè-je de ce journal ?

Il est passionnant.

Charles Rist a des propos extrêmement durs pour la bourgeoisie française, petite et grande. Plus que certains communistes ! Il saisit tout de suite que la défaite est due à l'incapacité du gouvernement et du commandement, qui fuient leurs responsabilités en accusant les tares supposées du peuple français.

Il est impitoyable pour les militaires qu'ils accusent d'incompétence dans leur métier, la guerre, par paresse intellectuelle et par obsession anti-communiste. Aucune imagination. Routine, carriérisme. Je ne suis pas totalement sûr que les militaires d'aujourd'hui soient beaucoup mieux. Il cite Mac Mahon « On sous-estime toujours le manque de courage des généraux ».

Très révolutionnaire républicain, anti-catholique et anti-réactionnaire, son côté protestant, c'est le seul domaine où il écrit des vraies conneries.

Mais sa compréhension de l'information rend modeste et c'est là qu'est l'intérêt.

C'est un homme très bien informé et aux analyses souvent justes.

Il a entendu l'appel du 18 juin. Il comprend tout de suite ce que le pétainisme a de plus rance et que l'hypothèse sur laquelle il repose entièrement, la défaite prochaine de la Grande-Bretagne ( « L'Angleterre aura le cou tordu comme un poulet » de ce crétin-traitre de Weygand), est erronée. Dès l'été 1940, il n' a aucun doute que les Etats-Unis rentreront en guerre un jour aux côtés de la Grande-Bretagne et que l'Allemagne sera vaincue.

A la publication du statut des juifs d'octobre 1940 (qui le scandalise), il comprend (mieux que 99 % des historiens de 2022 !) immédiatement ce qu'il doit à la pression des Allemands et à la volonté de leur complaire.

Il a des notes rétrospectivement amusantes : dès janvier 1943, il écrit que les généraux allemands survivants rejetteront leurs fautes sur Hitler. Ce que certains historiens de 2022 (de moins en moins nombreux, heureusement), qui se fient aveuglément aux témoignages d'après-guerre, n'ont toujours pas compris.

Il ne cesse de râler contre le manque de combativité des anglo-saxons par comparaison aux Russes. C'est marrant à lire en 2022 parce que cette critique a été entièrement effacée par Hollywood. Pourtant, tous ceux qui connaissent cette période savent que nos Alliés de l'ouest ont eu de gros problèmes de motivation des troupes, spécialement de l'infanterie, et de qualité des généraux.

Le culte de la force et l'esprit systématique des Allemands le mettent hors de lui. Il juge que ce sont des gens tout juste capables de créer des systèmes philosophiques abscons (Rist parle et lit couramment l'allemand) et des symphonies extraordinaires.

Et pourtant, il ne cesse de rapporter des bobards, qu'on appellerait aujourd'hui des « théories du complot », en constatant que ce n'est vraiment pas facile de faire le tri du vrai et du faux. C'est une leçon : quand on commente, on s'égare vite.

Cependant, avec quelques principes simples (les militaires français sont des crétins (1), les Allemands sont des abrutis, les anglo-saxons et les Russes sont tenaces), Rist arrive à des analyses et à des prévisions étonnamment justes.

Extrait :

On n'a pas suffisamment remarqué l'origine des dictateurs : Mussolini instituteur, Staline séminariste, Hitler médiocre dessinateur, fils d'un petit employé des douanes, Laval pion de lycée fils de bouchère. Tous de petits bourgeois à éducation primaire, de faux intellectuels : tous sans scrupules, pleins de ressentiments et de désirs refoulés de richesse, et doués d'une forte volonté, aidée de ruse. Pas de purs paysans, pas de purs ouvriers, pas d'aristocrates ni de grands bourgeois dans ce groupe. Passion du pouvoir et haine des gens plus heureux ou plus cultivés, avec le mépris des faiblesses des meilleurs et plus encore de leurs scrupules, nés de l'éducation ou de la tradition. Tous sans religion et méprisant les croyances religieuses.

C'est marrant : pour moi, cette description correspond exactement à Sandrine Rousseau, Anne Hidalgo, Eric Piolle (maire de Grenoble) ou Grégory Doucet (maire de Lyon) et à beaucoup de ministres actuels.

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(1) : c'est amusant quand on sait tout le mal que Churchill, de Gaulle, Staline et Hitler pensaient des militaires. C'était moins vrai aux Etats-Unis.    


jeudi, octobre 20, 2022

Louis XV (P. Del Perugia)

Paul Del Perugia (1910-1994) est un diplomate-historien.

Il annonce la couleur : on ne peut pas dire qu'il soit un grand démocrate. Pour lui, la démocratie est un régime tout juste bon pour des boutiquiers anglais mais certainement pas pour un grand peuple qui reçoit son destin de Dieu. Quant aux fameuses Lumières, je n'insisterai pas, il en pense la même chose que moi.

L'orphelin

L'enfance de de Louis XV commence fort mal, puisqu'à cinq ans, à la mort de Louis XIV, en 1715, il est orphelin de tout : de père, de mère, de frère, de grand-parents, d'arrière-grands parents. Atroce destin que celui de cet enfant sans famille proche.

Les Orléans, ces extrêmes-centristes, comme aujourd'hui les Bayrou et les Raffarin, dont le destin est toujours de trahir la France et de la mettre en danger de mort, rôdent, avides et hypocrites.

En France, le parti de la modération est toujours celui de la trahison.

Il est vrai que les modérés ne sont pas très modérés dans la modération. Ce sont des enragés de la modération, et donc la trahison (je vous renvoie au subtil distinguo des deux types de centrismes de Fabrice Bouthillier).

Sur son lit de mort, Louis XIV prend, pour son successeur, quelques unes des décisions les plus judicieuses de son règne.

Il ne se fait aucune illusion, il se doute bien que son testament en faveur de la régence du duc du Maine va être cassé par les orléanistes dès qu'il aura rendu son dernier soupir. Tout ce que le royaume compte de minables intrigants à la Voltaire, les ambitieux sans frein dans les salons et à la cour, les parlementaires, les robins, les épais bourgeois, les nobles frivoles et frondeurs, sont impatients de prêter la main à cette forfaiture et d'en recueillir les fruits sonnants et trébuchants.

Sur décision de Louis XIV, l'enfant-roi sera élevé au château de Vincennes, par Madame de Ventadour (« maman Tadour ») et par l'évêque de Fleury. C'est un coup de génie. La cour de Versailles se désintéresse de ce petit roi dont elle croit qu'il va être vite emporté par sa santé fragile. Il a donc une enfance presque normale, où l'on fait bien attention qu'il puisse fréquenter des enfants du peuple (ce petit-fils de province connait beaucoup mieux le peuple français, et l'aime beaucoup plus, qu'un bourgeois-bolchévique urbain d'aujourd'hui).

En 1712,  maman Tadour sauve le jeune duc d’Anjou lors d’une épidémie de rougeole en s’enfermant dans sa chambre pour empêcher les médecins (qui viennent de tuer son frère) d’approcher.

Fleury est de ces personnalités en apparence ternes, qui dissimulent une ambition d'acier si on leur donne l'occasion de la nourrir. Il protège le roi en arrière-plan. Quant la cour orléaniste commencera à voir en lui un danger dans la compétition politique, il sera trop tard pour elle. Louis XIV a été fin juge de l'évêque.

Le caractère de Louis XV se ressentira toujours de cette enfance sans protection familiale. Il craindra toujours les têtes nouvelles et gardera un fond de renfermement. Il est très pieux d'éducation et très inquiet de nature.

Le roi  

En 1725, à quinze ans, il épouse Marie Leszczynska, de sept ans son ainée, choix surprenant et pas très heureux. Mais elle fait l'essentiel pour la France : donner des successeurs, ce qui évite les dangereuses incertitudes dynastiques.

L'année suivante, le roi fait un coup de majesté comme ses aïeux Louis XIII et Louis XIV. Le premier ministre, le duc de Bourbon, imposé par les Orléans, passe la journée à la chasse avec le roi. Le soir venu, au pied de son carrosse, le capitaine des gardes lui remet une lettre de cachet pour l'exil avec les mots qui ont terrifié des générations de courtisans, les mêmes que Vitry à Concini, que d'Artagnan à Fouquet : « Par ordre du roi ! ».

Del Perugia est violemment anti-jésuite. Moi aussi (1). Concernant spécifiquement Louis XV, ils ont utilisé ses adultères pour lui faire un chantage absolument ignoble et, grâce à leur influence sur la reine, pour retourner la famille royale contre leur père. Ce sont des pourritures.

Louis XV souffrit beaucoup d’un problème qui commença à se manifester sur la fin du règne de Louis XIV : le désert d’hommes d’Etat. Il manquait de serviteurs de talent, notamment militaire. L’explosion de talents issus de la roture à la révolution fit bien voir où était le problème : ce que nous appelons l’ascenseur social était bloqué.

En 1745, Fontenoy est une victoire personnelle de Louis XV. Alors que la situation est mal engagée et que le maréchal de Saxe tergiverse puis ordonne la retraite, le roi fait donner sa maison et renverse le cours de la bataille, piégeant les Anglais trop avancés.

Louis XV est un authentique roi très chrétien. Sa piété a retardé de quelques décennies la catastrophique déchristianisation de Paris et des milieux intellectuels. L’Etat est déjà miné par la franc-maçonnerie, l’Eglise aussi. Comme aujourd’hui, la formation théologique des prêtres est lamentable (sauf que le pape n’est pas encore franc-maçon).

Louis XV contre l'Angleterre

C’est très simple : la lutte de Louis XV contre l’Angleterre, c’est le combat du Christ contre l’Argent. Si Louis XV a échoué, c’est par manque de soutien de l’Eglise de France, gangrenée par les jésuites. Il est dommage que Louis XV n'ait pas cherché dans l'Eglise plus de soutien contre les jésuites et contre les parlements dans la société française, il l'aurait sans doute trouvé.

Del Perugia est un farouche ennemi de Paris : « Cette ville est dirigée par des bateleurs, comme l’indique son blason. Chaque fois qu’elle a pesé sur le pouvoir, ce fut une honte pour la France ». Il trouve que Louis XIII n’est pas allé assez loin à Versailles, les rois de France auraient dû rester sur la Loire.

Nul doute qu’il souscrirait sans difficulté à l’explication d’Eric Zemmour de la propension des élites françaises à la trahison par le parisianisme.

Cette fâcheuse guerre perdue

Le gros reproche à Louis XV, c'est d'avoir perdu la guerre de sept ans.

Mais elle était déjà perdue quand elle a été engagée. Assurément, la Grande-Bretagne a eu des moments difficiles. Cependant, la France a été constamment trahi par sa bourgeoisie, l'ennemi était à l'intérieur.

Au Canada, le gouverneur Vaudreuil, commis des grands propriétaires, qui ne s'entendent pas si mal avec leurs compères anglais, a systématiquement oeuvré contre Montcalm, transformant des prouesses d'héroïsme en victoires sans lendemain et en défaites définitives.

Après la défaite et la mort de Montcalm sur les plaines d'Abraham, une éphémère commune bourgeoise, opposée au peuple, s'auto-proclame à Québec, juste le temps d'ouvrir les portes aux Anglais. Perugia voit là une prémice de cette révolution en gestation, bourgeoise et néfaste pour la France, qu'il déteste (j'aime bien le mot de Jean Dutourd : « Sous nos rois, il arrivait que les Français fussent malheureux mais la France n'était jamais en danger de mort. Sous la république, c'est l'inverse : il arrive que les Français soient heureux mais la France est sans cesse en péril mortel ». Et il n'a pas connu 2022 !).

Les Peaux-Rouges
Tiens, au fait, pourquoi ne nous parle-t-on jamais de repentance coloniale à propos du Canada français ? Parce que les Français étaient alliés des Peaux-Rouges. Le chef Pontiac a choisi de mourir sous le drapeau à fleurs de lys plutôt que de se rendre aux Anglais.

Des froidures du Canada à la moiteur de la Louisiane, les gestes héroïques d’amour pour la France se multiplient. On ne compte plus les sacrifices dignes d’images d’Epinal.

Pendant ce temps, les Anglais se demandent comment leur filer la variole.

Ce fut cela, la France américaine.

La racaille salonarde

Quant à la racaille des salons parisiens, les Voltaire et compagnie, chaque défaite de notre pays y déclenche des orgasmes.

C'est un crève-coeur de lire cela dans le détail : la trahison est à chaque page, tout ce qui abaisse et humilie la France est accueilli dans les salons parisiens avec enthousiasme, tout ce qui pourrait la relever est critiqué avec une acrimonie vétilleuse. Cette haine viscérale me rappelle beaucoup l'anti-gaullisme, la psychologie m'en semble identique. Le désir irrépressible de se coucher, de se rouler dans la fange, des âmes basses.

Le secret du roi et la revanche américaine

En 1763, au désastreux traité de Paris, le rire sardonique de Sade et de Voltaire a gagné la première manche. Dans cette défaite, beaucoup voient l’origine de notre lamentable révolution.

Louis XV, dans l’ignorance de Choiseul (à qui on a attribué à tort cette stratégie), travaille à séparer l’Amérique de l’Angleterre. Son successeur saura prendre avec éclat cette revanche.

S’appuyant sur une poignée d’hommes dévoués (Tercier, de Broglie, …), le roi cultive les ferments de discorde entre Boston et Londres et prépare cette flotte qui permettra à de Grasse de réussir la tenaille de Yorktown.

Cela a été très bien raconté par Gilles Perrault, se lit comme un roman.

Del Perugia se livre à un éloge étrange mais profond de Napoléon qui a compris ce que le destin des nations tient du sacré. Pendant la retraite de Russie, il confie « Si j’étais né sur le trône, si j’étais Bourbon, il m’aurait été facile de ne point faire de faute » (bien sûr, on vole là des kilomètres au-dessus du pathétique adolescent Macron, en proie à l’obsession de tuer le père, qu’il assouvit en ravageant la France).

La forêt et la chapelle 

Comme tous les Bourbons, Louis XV était fou de chasse.

C’était bien plus qu’un loisir : une union concrète avec la nature et le peuple de son royaume. Nos post-modernes « écolos » urbains sont mille fois moins unis à la nature que ce roi chasseur, ce n'est pas seulement une connaissance intellectuelle, c'est une union intime. Ce n'est pas leur yorkshire et leur quinoa qui changeront la donne.

Union avec la terre, union avec le ciel. C'est parce que Louis XV était très pieux que ses confesseurs jésuites qui lui furent imposés ont pu le persécuter au prétexte de ses moeurs. Coincé entre les  « philosophes » et les dévôts, le roi était dans une position très inconfortable.

La désignation de son dernier confesseur, le seul qu'il ait vraiment choisi, est exemplaire et pittoresque.

Louis-Nicolas Maudoux est issu du plus bas clergé, véritable produit de l'ascenseur social ecclésiastique (études de théologie, Sorbonne et compagnie).

Le roi, lors d'une de ses chasses, a discuté avec des ouvriers de Choisy (on remarquera que le roi de France discutait beaucoup plus souvent et beaucoup plus librement avec des ouvriers et avec des paysans qu'un Emmanuel Macron, puisqu'il était souvent presque seul, la course de la chasse dispersant son entourage, et cela deux fois par semaine) et ceux-ci lui ont raconté que leur curé était un saint homme. Renseignements pris, le voilà embauché et Versailles accueille avec curiosité un curé de campagne qui battra une sorte de record puisqu'il sera le confesseur de quatre rois ou futurs rois et d'une reine : Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X et Marie-Antoinette.

Sans le latin, sans le latin ...

Del Perugia déplore le déclin de l'enseignement du latin sous Louis XV.

De même qu'on dit que la syntaxe et l'orthographe sont les premières formes de pensée rigoureuse que rencontre l'enfant (c'est pourquoi ceux qui traitent l'orthographe de « science des ânes » sont ... des ânes), on peut considérer que le latin est une forme supérieure d'entrainement de l'intellect.

Pas étonnant que tous les nihilistes aient tenté (et réussi) à en éradiquer l'enseignement.

Cinq ans

Hier comme aujourd'hui, les magistrats, cette bourgeoisie urbaine de merde, sentencieuse, vaniteuse, fumeuse et irresponsable, mettent en péril la France (je n'ai jamais eu beaucoup d'estime pour les Montesquieu et consorts).

La réaction nobiliaire est une catastrophe pour notre pays.

En 1771, Louis XV, aidé du chancelier Maupéou, exile par un coup de majesté les parlements (et les remplace par de nouveaux, ceux que Beaumarchais, tête de linotte, ridiculisera). En 1774, son petit-fils Louis XVI (2), bon homme mais un peu concon, sous la pression de ce qu'on nommerait aujourd'hui l'opinion médiatique, les rappelle. Maupéou dira : « J'ai gagné au roi une querelle de trois cents ans. Libre à lui de la reperdre. » Plus trivialement, en privé : « Il est foutu ».

Cinq ans de vie, c'est en gros ce qu'il a manqué à Louis XV pour faire entrer cette réforme salutaire dans les mœurs et la rendre irréversible. Comme on dit, quand ça veut pas, ça veut pas.

Une catastrophe inévitable ?

Louis XV est pris dans une contradiction : ce fut 60 ans de règne sur le tout début de la révolution industrielle. La prospérité fait un bond, notamment l'agriculture (il y aura encore des inquiétudes frumentaires, mais plus jamais de disettes et de famines, malgré l'explosion démographique). Dans ces conditions où des fortunes gigantesques incontrôlables se créent (un peu comme aujourd'hui), comment le roi très chrétien peut-il lutter contre le règne de l'Argent ?

Le racisme libéral nordique

Del Perugia rappelle que les vertueux Nordiques qui faisaient l'admiration des « Lumières » étaient racistes comme jamais un méridional. Le pays le plus eugéniste après l'Allemagne nazie fut la Suède (maintenant, tous les pays sont eugénistes comme jamais, à cause du diagnostic pré-natal).

Le denier roi très chrétien

Le 10 mai 1774, Louis XV meurt de la variole, muni des sacrements de l'Eglise, après une agonie exemplaire. Non sans avoir déjoué un dernier complot des grands francs-maçons qui tentaient d'empêcher un prêtre de l'approcher (quel triomphe cela aurait été pour eux une mort royale impie).

Sa mort réjouit la bourgeoisie urbaine mais afflige le petit peuple.

Son image historique, construite par les scribouillards au service de la bourgeoisie, est déplorable et très injuste : comme ses ancêtres Louis XIII et Louis XIV, Louis XV avait un sens aigu de ses devoirs.

Mais l'essentiel était joué avant son accession au trône : la terrible querelle du jansénisme (le roi ordonnant de labourer les tombes de Port-Royal !) avait commencé à déchristianiser la France et la trop longue fin de règne de Louis XIV avait ôté sa vitalité à la royauté.



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(1) : leurs jésuitières ont détruit l’université française. De plus, les jésuites sont formés à l’hypocrisie et au goût du pouvoir. Ils sont théologiquement très douteux. Tout le monde a sous les yeux la catastrophe d’un pape jésuite.

(2) : encore une fois, un Bourbon qui se retrouve isolé faute d'une descendance suffisante. Autant les Capétiens avaient été bénis par une descendance toujours suffisante pour assurer un gouvernement stable de  la France, autant les Bourbons après le décès du Grand Dauphin (fils de Louis XIV) ont été maudits de ce point de vue.

lundi, octobre 17, 2022

Nécessaire ?

 Dans la video en pied de billet, Ariane Bilheran dit les choses suivantes :

1) Nous vivons un délire totalitaire qui ira jusqu'au bout. Il changera d'objet (COVID, puis Ukraine, puis « crise climatique », puis autre chose ...) pour ne pas que les gens se mithridatisent et se révoltent.

Mais le fond de tous les totalitarismes restera : l'homme n'est pas une fin mais un moyen, sacrifiable à un bien commun fantasmé, avec tous les comportements profondément immoraux, inhumains, génocidaires, au nom de ce bien collectif délirant, tels que nous avons déjà connus pendant la folie covidiste et que nous reverrons encore et encore.

Les prétextes (COVID, Ukraine, « urgence climatique » ...) ne sont que cela, des prétextes, même si les plus vulnérables y croient sincèrement. L'important, c'est la pulsion suicidaire, sacrificiel et sectaire, qui est commune à tous ces prétextes.

Certains voient superficiellement des incohérences (« Sauver des vies » pendant le COVID contre « Sacrifier des vies pour l'Ukraine ») mais la cohérence profonde persiste : toujours sacrifier les individus, sacrifier le bonheur de vivre, sacrifier les libertés.


La phrase d'Ariane Bilheran « On est coupable de vivre » va au cœur du problème.

A travers ses différents reproches (reproche de polluer, reproche de consommer de l'essence, reproche de transmettre le COVID, reproche de manger de la viande, reproche de ne pas vouloir cohabiter avec n'importe qui, reproche de se déplacer en voiture et en avion etc.), la caste nous reproche de vivre, elle a clairement un projet génocidaire (d'ailleurs les plus fous, Gates, Harari, Alexandre nous le disent ouvertement).

2) Le bout du délire totalitaire, c'est la destruction aussi totale que possible (pensez à l'Allemagne en 1945).

3) Ariane Bilheran se demande si l'humanité survivra à la guerre atomique qu'elle pense désormais inévitable. Physiquement, c'est certain : au fin fond de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, il restera toujours des hommes après la guerre atomique, mais psychologiquement ne déprimeront-ils pas ? Ne se laisseront-ils pas mourir ? Feront-ils assez d'enfants pour que l'humanité survive ? L'espérance de vie de l'humanité est de 50 ans : si toutes les femems refusent de faire des enfants, au bout de 50 ans, elles sont

4) Enfin, Ariane Bilheran réfléchit : et si ce délire totalitaire était nécessaire (« nécessaire » ne signifie pas « souhaitable ») ? La nécessité étant la liquidation d'une civilisation décadente. L'empire romain noyé dans un esclavage délirant.

Cette question terrible mérite d'être posée.


jeudi, septembre 15, 2022

L'internationale nazie (A Bilheran)

 Cet opuscule complète The psychology of totaliarianism, de Mattias Desmet, dont le principal défaut est de ne faire aucune place à la perversité des dirigeants et à la fabrique du consentement. Ariane Bilheran reprend l’intuition de Jacques Ellul en août 1945. 

Hitler a perdu la guerre militaire mais a gagné la guerre politique, il a imposé subrepticement sa vision de l’homme comme moyen et non comme fin.

On sait bien que les anciens nazis ont peuplé les organismes internationaux : CEE, OTAN, ONU … Et que des descendants d'anciens nazis les peuplent toujours.

La question est : quelle part de l’idéologie nazie ont-ils apporté dans ces organismes ?

La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont combattu le nazisme (1) au nom de leur libéralisme. Le feraient-ils encore aujourd'hui ? J’ai un gros doute.

Depuis 2012, la Russie dépose tous les ans à l'ONU une motion condamnant la glorification du nazisme. Les USA et l'Ukraine, les autres pays occidentaux s'abstiennent.

Ariane Bilheran, inspirée par un passage d'Hannah Arendt (je suis toujours méfiant vis-à-vis d'Hannah Arendt : je n'oublie jamais qu'elle a été l'élève, la maitresse et la passeuse d'idées d'un nazi pur sucre), écrit que les nazis ont délibérément sacrifié l'Allemagne pour pouvoir se disperser dans le monde entier.

C'est leur attribuer des capacités de sang-froid et d'anticipation surhumaines, c'est du roman. Cela lui fait écrire de grosses bêtises (Martin Bormann a survécu, le sigle de l'OTAN est inspiré par un sigle SS, ...).

La vérité est plus prosaïque (rasoir d'Ockham) : dans la panique générale de 1945, les nazis ont pu improviser et sauver de petits bouts parce qu'ils avaient à leur service l'organisation de l'Etat allemand.

Ariane Bilheran passe donc complètement à côté du sujet à mon avis, qui est celui des accointances des idées nazies avec la modernité, qui leur ont permis de survivre aisément à travers quelques personnes bien placées, nazis très mollement repentis ou leurs descendants, justement sans avoir besoin de complot machiavélique.

Elle aurait pu développer sur Henry Ford et Charles Lindbergh, à la fois parangons de modernité et authentiques nazis. Ou IBM. Ou encore sur les affinités entre la pulsion anti-humaine des écolos et le nazisme. Ou sur la persistance de la haine du catholicisme.

Elle parle de Bill Gates, dont le père était copain comme cochon avec Margaret Sanger, fondatrice du Planning Familial, eugéniste folle, qui a eu des rapports très ambigus avec le nazisme. Elle parle de George Soros, jeune juif qui a participé à l'extermination d'autres juifs. Mais c'est insuffisant.

Bref, c'est la première fois que je trouve qu'Ariane Bilheran manque de finesse. Elle est influencée par sa vie en Amérique du Sud, où on croit à ses théories, dommage.

Ceci étant dit, oui, le nazisme est plus vivant que jamais : le soutien fanatique des gouvernements occidentaux aux Ukrainiens quelque peu nazis en témoigne tous les jours. Sans compter l'implémentation toujours plus avancée des idées nazies dans notre quotidien (eugénisme, euthanasie, transhumanisme, biologisme, société de contrôle, technocratie, haine du catholicisme, judéophobie, islamophilie, etc.).


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(1) : Une légende m’agace : les Anglo-Saxons auraient attendu la victoire de Stalingrad pour s’engager franchement contre le nazisme et aux côtés de l’URSS. C’est tout simplement faux.

Je rappelle quelques faits :

1) Les Britanniques décident de continuer la guerre sans les Français (ou plutôt, de ne pas rechercher la paix avec Hitler) la dernière semaine de mai 1940 (Five days in London, de John Lukacs).

2) Juillet 1940, après Mers-El Kébir, avant sa réélection en septembre, Roosevelt reprend sa correspondance secrète avec Churchill.

3) Mars 1941 : la loi prêt-bail bénéficie aux Britanniques.

4) 22 juin 1941, le discours de Churchill de soutien à l’URSS est sans ambiguïtés . Le premier convoi de matériel arrive à Mourmansk en juillet 1941.

Je n’ignore pas que :

1) Les USA sont entrés en guerre au bout de deux ans et demi et ont asséché l’or de la Grande-Bretagne. 

2) Le débarquement en France a été retardé (à juste raison, à mon avis) et que cela a laissé le temps aux Soviétiques de saigner les Allemands.

3) Plus anecdotique mais révélateur pour aujourd’hui. La Banque des Règlements Internationaux (la BRI) a maintenu en Suisse le contact entre Américains et Allemands, au point que le sénat américain a demandé sa dissolution en 1945. Les défenseurs de la BRI ont répondu « D’accord, mais il y a plus urgent, plus prioritaire » et la BRI existe toujours en 2022.

Bref, l’Amérique et la Grande-Bretagne ont bien lutté sincèrement contre le nazisme (même s’il y a eu d’autres courants dans les cercles de pouvoir, ils n’ont pas prévalu).

mardi, septembre 13, 2022

The psychology of totaliarianism (Mattias Desmet)

 J'ai découvert Mattias Desmet, comme Ariane Bilheran, par ses videos sur le délire paranoïaque covidiste.

Si vous ne connaissez pas ces deux noms, il vous manque quelque chose pour comprendre ce que nous vivons depuis 2020.

J'ai lu Hannah Arendt et quelques autres mais jamais rien d'aussi clair sur le totalitarisme (et concis : 190 pages, écrit gros).

Le totalitarisme, aboutissement des Lumières

Le totalitarisme consiste à réduire l'homme à ses besoins matériels, à nier ses besoins psychologiques et spirituels. En conséquence, à en faire un objet atomisé, dépourvus de liens. L'homme n'étant que matière, il n'y a qu'une source de connaissance de l'homme possible : la science (mais une fausse science, amputée de ses contradictions et de ses doutes).

Le totalitarisme est l'aboutissement logique des Lumières.

Cette affirmation est si tranchante qu'elle mérite vérification.

Oui, la modernité détruit systématiquement tous les liens des hommes : famille, village, nation, religion, culture. Aujourd'hui, elle s'attaque même à ses liens avec la nature : le sexe, l'âge, la vulnérabilité, la maladie, la mort (le COVID nous a appris que, pour certains, il vaut mieux être mort que malade).

Oui, cette affirmation est valable pour les 3 totalitarismes dûment identifiés : le communisme, le nazisme et l'hygiénisme (le covidisme n'en est qu'une variante. J'ai tendance à classer l'écologisme comme une variante de l'hygiénisme. On peut en discuter).

Oui, pour le proto-totalitarisme qu'est la Terreur, un peu moins pour les anabaptistes de Münster ou pour l'empire romain.

Ce n'est guère réjouissant : tant que nous ne sortirons pas de la modernité, nous sommes condamnés à toujours glisser vers la totalitarisme.

Grande Science, Petite Science

La Grande Science, c’est celle de la Renaissance, qui doute, qui cherche et qui découvre, en se confrontant au réel, qui a permis le formidable progrès technique des quatre derniers siècles. Elle se heurte au mur de la subjectivité avec la physique quantique : l’observateur modifie le phénomène observé.

La Petite Science, c’est celle d’aujourd’hui, qui affirme, qui assène, qui ne doute pas. Et qui ne trouve rien. C’est celle des No Fake Meds, des dogmatiques et des charlatans de plateaux télés. Elle se heurte au mur de la subjectivité avec la revue par les pairs : il faudrait que les pairs soient dénués de biais, d’affections, de conflits d’intérêts, ce qui est inhumain et n’arrive jamais.

C'est le culte du cargo scientifique. Comme les iliens mimaient l'aéroport avec des radios en bois pour faire venir les avions chargés de vivres, l'histoire, la sociologie, l'économie, la biologie ... miment les sciences mais n'en sont pas.

La mauvaise science chasse la bonne.

John Ioannidis est un cas : c’est un des chercheurs les plus cités dans son domaine, même Raoult s’écrase devant lui, c’est dire.

Comment Ioannidis est-il devenu une star ? En publiant Why Most Published Research Findings Are False. Une bonne moitié des études publiées revues par les pairs sont biaisées, non-reproductibles, entachées d’erreurs méthodologiques ou statistiques graves, bref ne valent rien.

Et c’est Ioannidis qui, dès mars 2020, a sorti un papier disant que le COVID n’était pas une épidémie exceptionnelle et identifiait les catégories à risque (Laurent Toubiana a fait la même chose en France). Les abrutis lui sont tombés dessus sur le thème « Sa célébrité lui est montée à la tête, Ioannidis est devenu fou ».

Le point fondamental de Desmet est que mesurer le vivant est une méthode très limitée, que la Petite Science est un fétichisme absurde des chiffres et qu’elle a pris la place de la Grande Science. Dans l’histoire du COVID, deux chiffres seulement comptent : létalité globale 0,2 %, âge médian des morts 84 ans. Il n’y a pas besoin de chiffres pour savoir que les confinements sont stupides, les masques inutiles et les injections immorales.

Modernité, aliénation et bullshit jobs

La modernité est une aliénation (a-liénation : rupture des liens). Chaque progrès technique, chaque confort nouveau, a rompu un lien social ou un lien avec la nature.

Un paysan du XVIIème siècle avait des liens sociaux beaucoup plus nombreux et diversifiés qu'un citadin du XXIème. Quant aux liens avec la nature, ça fout la honte d'en parler : le bobo vegan sur sa trottinette électrique a une connaissance personnelle de la nature réduite à zéro et en entretient une vision qui serait comique si elle n'était pas suicidaire.

La vie de l'homme du XXIème est dénuée de liens forts, elle n'a donc plus aucun sens.

D'où le succès des bullshit jobs. A vie dépourvue de sens, métiers dépourvus de sens.

Certains ont fait le raisonnement court que les bullshits jobs étant non-rentables, ils allaient disparaitre. Mais non : les sociétés sont dirigées par des managers pour qui il est plus important d'entretenir leur classe de parasites que d'être rentables.

Ca explique pourquoi les métiers qui ont encore un sens, genre paysan ou infirmière, sont si mal payés, c'est la vengeance de la société aliénée : « Vous, au moins, votre métier a un sens. Vous ne voudriez pas en plus qu'il soit bien payé ? ».

Une société aliénée, où les individus sont désocialisés, est une société sans confiance. Une société sans confiance est une société  pleine de procédures et de procéduriers, de contrôles et de contrôleurs, pour tenter de pallier l'absence de confiance entre les individus. Et c'est inflationniste, car les contrôles sont toujours insuffisants à remplacer la confiance perdue, il en faut toujours plus.

Le modèle n'est pas le réel

Le modèle n'est pas le réel, spécialement dans un domaine : les relations sociales.

Les réseaux dits sociaux miment les relations sociales mais n'en sont pas. Ce sont en vérité des relations virtuelles. Comme dit un psy spécialisé, nos esprits font semblant d'être ensemble mais nos corps savent que c'est faux.

C'est très important, notamment pour les jeunes mais pas seulement : si vous ne comptez que les vraies interactions sociales, c'est-à-dire en chair et en os, elles sont devenues très pauvres.

Alors pourquoi les relations sociales virtuelles sont-elles si attractives ? Parce qu'elles sont sécurisantes, vous contrôlez beaucoup mieux l'image que vous donnez de vous que dans la vie réelle.

L'obsession du contrôle

L'obsession du contrôle découle naturellement de la société mécaniste où on croit qu'il est possible de tout contrôler, que c'est bien et qu'on doit le faire.

Desmet pense qu'on est à deux doigts que la grossesse naturelle soit mal vue parce que la grossesse artificielle dans un utérus en plastique est plus facile à contrôler donc moins risquée (d'après le raisonnement du tout-contrôle). Quels mauvais parents refuseraient de donner une chance supplémentaire à leur enfant en diminuant les risques ?

Avant de me dire que Desmet exagère, rappelez vous que c'est exactement le raisonnement qu'on tient pour la muselière anti-COVID :  « Quoi ! Tu refuses la muselière parce que c'est inhumain et anti-social ? Donc tu refuses de faire baisser de quelques % le risque de contamination de ton voisin sous de fallacieux prétextes philosophiques ? ».

Dans la société du contrôle, l'humanité n'a aucune importance, c'est un accessoire, une décoration, pire, une gêne, un obstacle. Au moment de prendre une décision « en responsabilité » (comme ils disent), elle n'existe pas, elle n'entre pas dans les calculs. Et si on peut lui foutre au passage un bon coup de tatanne dans la chetron, ce n'est pas plus mal.

La recherche d'un maitre

Il y a une relation profonde entre narcissisme et insécurité. Contempler sa propre image est la manière fondamentale de se rassurer, et cela échoue toujours. Le narcissisme et l'insécurité se nourrissent l'un l'autre en un cercle vicieux. Il est logique que notre époque narcissique jusqu'à la folie, jusqu'au ridicule, soit aussi extraordinairement inquiète et s'invente des peurs fantasmatiques.

Pour briser ce cercle vicieux, il suffit d'arrêter de se contempler le nombril et d'adopter un certain fatalisme. « Il suffit », car ce n'est pas si compliqué, c'est ce qu'ont fait avant nous des générations d'hommes nombreuses comme les feuilles d'automne.

La narcissisme induit une inflation de règles : « Quelles règles dois-je suivre pour améliorer mon image vis-à-vis de papa-maman ? ».

Cala se marie très bien avec l'obsession du contrôle, qui est fondamentalement l'obsession de la santé, la peur non-maitrisée de la mort. Elle est épuisante puisque condamnée à l'échec : on ne contrôle jamais assez et puis on finit quand même par mourir.

Pour reprendre mon exemple du paysan du XVIIème siècle, je me souviens avoir lu un décompte (qui vaut ce qu'il vaut) qu'un homme du XXIème siècle est soumis à 1000 fois plus de règles. En tout cas, Desmet dit que les emplois administratifs, services et management sont passés de 20 % en 1840 à 80 % en 2020. 

Netflix stipule qu'un croisement de regard entre employés de sexes opposés ne doit pas durer plus de 5 secondes et qu'un employé ne peut demander son numéro de téléphone à un autre employé qu'après lui avoir demandé la permission ... de lui demander son numéro de téléphone.

Une différence importante entre les règles des sociétés traditionnelles et nos règles est la stabilité. Les règles traditionnelles sont quasi-immuables alors que les nôtres changent plus vite qu'il ne faut de temps à Manu pour se faire défoncer par Jean-Mimi.

Cette société est si étouffante que la hausse continue des suicides et de la consommation de drogue parait logique. L'ultime « progrès » de la société mécaniste est la machine à euthanasie : vous pressez sur un bouton pour mourir.

Et le narcissisme pathologique a aussi un autre effet : diminuer l'empathie, rendre la société plus violente.

Toute cette anxiété génère la demande d'un maitre à qui déléguer ses responsabilités. Mais ce maitre est investi d'une mission impossible, réduire les incertitudes de la condition humaine.

Résumons à mi-parcours de ce billet où nous en sommes :

Grande Science => Petite Science => Réduction du savoir à ce qui est mesurable => Négation de ce qui n'est pas mesurable, c'est-à-dire l'essentiel => Désocialisation => Cercle vicieux narcissisme/anxiété => recherche d'un maitre.

Naissance de la foule

Tout d'abord, un point de vocabulaire. Desmet parle de mass formation. Je trouve la traduction littérale formation de masse disgracieuse. J'emploierai donc, en hommage à Gustave Le Bon, naissance de la foule.

La foule est bien connue depuis le Bon : c'est un être unique qui a l'âge mental d'un enfant.

Les individus qui la composent perdent leur identité et deviennent cons comme des bites, même (surtout) s'ils étaient très intelligents avant. Ils sont prêts à croire vraiment n'importe quoi, pourvu que ça soit basé sur le sentiment. Trait remarquable : ils sont prêts à se sacrifier sans aucune considération de rationalité, ils y prennent même plaisir.

Quatre conditions pour la naissance de la foule :

1) La désocialisation. Il y a environ un tiers de la population des pays occidentaux qui se dit isolée. C'est énorme. Dans une société traditionnelle, c'est quelques pourcents.

2) La perte du sens de la vie. Très lié au point 1), puisque le sens de la vie est lié au rapport à l'autre. Comme disait Vaclav Havel, le plus dérangeant n'est pas que l'homme occidental ne connaisse pas le sens de la vie, c'est qu'il se pose de moins en moins la question.

3) Une angoisse flottante, sans objet. C'est aussi bien documenté, le moderne vit dans la peur (du réchauffement climatique, de l'insécurité, du chômage, de la panne sexuelle ...).

4) Une agressivité latente. C'est le point qui me gêne le plus. Le moderne est-il particulièrement agressif ?

On comprend pourquoi, dès qu'un object d'hostilité (le bourgeois, le juif, le virus, etc...) vient cristalliser tout ce qui est latent, c'est un soulagement pour les zombies et qu'ils y tiennent comme des morts de faim. Ils forment alors une foule.

Soudain, ils ne sont plus seuls, ils sont unis avec d'autres crétins comme eux contre le même ennemi, leur vie a un sens, leur angoisse et leur agressivité trouvent un exutoire. C'est très manifeste avec le COVID, certains jouissent littéralement de leur rôle de petit flic de la muselière et de « protéger les autres ».

C'est pourquoi les hypnotisés du délire paranoïaque collectif (c'est cela une foule) sont prêts à croire et à faire n'importe quoi pour manifester leur appartenance.

Ils ne tiennent pas à l'idée du groupe parce qu'elle est vraie mais parce qu'elle permet de faire corps. C'est même pire que cela : plus l'idée est absurde, mieux c'est, parce que l'absurdité montre qu'on n'y adhère pas par l'usage égoïste de sa raison individuelle mais par solidarité avec le groupe.

Absurde, mais ostensible, et même ostentatoire, puisque le but est de manifester spectaculairement son appartenance au troupeau des hypnotisés. Problème avec le ‘vaccin’ : ça ne se voit pas. D’où les selfies de crétins avec leur sparadrap. Mais le paSS a réglé tout ça, c’est une manifestation bien ostentatoire d’appartenance pour les veaux. 

Même chose pour les rituels, omniprésents dans les délires paranoïaques. Qui n'a pas vu un collègue,  un chef de service ou un PDG se livrer aux grotesques « gestes barrières », qui feraient honte à un enfant de dix ans, ignore le sens actuel du mot « avilissement ».

Ce grégarisme explique pourquoi certains sont prêts à se sacrifier absurdement : ce sentiment artificiel de solidarité est si satisfaisant que les plus vulnérables sont prêts à mourir pour le faire durer, plutôt que de retourner à leur ancienne vie vide de zombie. Voir les rituels sacrificiels du délire carbophobe.

Petit hic : tout cela est artificiel. Dans la vraie vie, il n'y a jamais un seul ennemi, un seul problème, on n'est jamais solidaire de tout le monde. Donc il faut toujours en faire plus, pour ne pas se retourner, pour ne pas se remettre en cause. Ceci explique pourquoi la révélation des fraudes du covidisme et du réchauffisme « n'imprime pas » (en plus de la corruption bien réelle de la presse).

Le bouc-émissaire est la marque de la foule, de la masse, c’est ce qui la distingue du rassemblement (mais un rassemblement peut très facilement se transformer en foule).

Desmet est très ferme sur ce point : l'éthique. La naissance de la foule est un hypnotisme. De même qu'on n'arrive pas à faire faire un geste non-éthique à un hypnotisé qui a une éthique, la foule n'arrive pas à faire faire des choses non-éthiques à quelqu'un qui a une éthique (voir Des hommes ordinaires).

En ce sens, la foule est un révélateur. Un type que vous avez cru bien se comporte comme un salaud en temps de COVID ? Il n'a pas changé, c'est qu'au fond c'était un salaud mais qu'en temps ordinaire, il savait le dissimuler.

Presque tout le monde se comporte comme un salaud dans une foule ? C'est la triste vérité des hommes et elle n'est pas belle à voir.

Le chef des masses

Contrairement à Ariane Bilheran, Desmet pense que le chef des masses n'est pas forcément un psychopathe (même si, évidemment, il peut l'être). Ce point me gêne terriblement, comme si nous n'avions pas été consciemment manipulés depuis de nombreuses années.

C'est quelqu'un qui s'auto-intoxique encore plus que les autres.

La foule suscite le chef plus que l'inverse. Il n'est donc pas étonnant que la foule covidiste ait réélu Macron. Bainville, avec son génie, a déduit dès 1920 de l'état d'esprit du peuple allemand l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Hitler.

Les conformistes et complotistes font la même erreur : ils croient le chef tout-puissant, pour les uns positivement, pour les autres négativement, alors qu'il est d'abord l'instrument de la foule.

Pour Desmet, toutes les explications lénifiantes, corruption, cynisme, servent à masquer une pénible réalité : le chef est un fanatique. Macron ne croit pas forcément aux conneries covidistes ou réchauffistes qu'il raconte, en revanche, il croit dur comme fer au sous-jacent : le Great Reset, la destruction des nations « l'Europe ». Je pense qu'un certain nombre de Français prennent un plaisir malsain à cette destruction.

Finalement, le vrai maitre du délire collectif, auquel tout le monde se soumet, même ceux qui l'ont construit, c'est le récit, ce qu'on appelle dans le français souffrant de 2022, le narratif.

Complot et idéologie

Il y a toujours eu des complots, ce n'est pas la question. C'était des complots humains, fragiles, certains fonctionnaient, d'autres pas.

Pourquoi en temps d'idéologie voit-on des complots partout, surhumains, surpuissants, toujours victorieux ou sur le point de l'être ?

Le complotisme (j'emploie ce terme malgré les réserve qu'il m'inspire) est le miroir du délire collectif. Le délire collectif donne toujours l'impression d'être coordonné, dirigé, tant les hypnotisés réagissent comme un seul homme, donnant à penser qu'ils obéissent à des ordres.

D'où la tentation simpliste (aussi simpliste que le délire collectif) et quasi-irrésistible pour le non-hypnotisé de recourir à l'explication par le complot.

Pourquoi la foule donne-t-elle l'impression d'obéir à des ordres ? Parce que, comme certains vols de moineaux, elle est tellement obsédée, focalisée, que la communication y est instantanée.

Le délire covidiste est alimenté par des cabinets spécialisés qui construisent dans leurs cornues maléfiques les « éléments de langage » débilitants (« protégez les autres », « épidémie de non-vaccinés », « le 'vaccin' protège des formes graves » ...) : si ces slogans pour neuneus se répandent comme une trainée de poudre, c'est parce que la foule des hypnotisés y est instantanément réceptive. Rappelez vous le H1N1 : Mac Kinsey existait déjà mais ces « éléments de langage » n'ont pas pu se répandre parce que la foule n'était pas constituée.

Il y a très peu besoin de complots puisque l'idéologie sélectionne pour le pouvoir des gens qui pensent tous la même chose. Qu'y a-t-il besoin de coordination entre gens qui sont d'accord sur tout ?

De plus, c'est la foule apeurée par la condition humaine qui réclame toujours plus de contrôle. C'est dur à regarder en face, mais s'il y a tant de connards au pouvoir, qui appliquent des politiques de connards, c'est d'abord parce qu'il y a énormément de connards à la base qui les réclament.

La résistance

Posons les choses :

1) Le totalitarisme (qu'il soit nazi, communiste, réchauffiste ou covidiste) est par nature génocidaire. En effet, sa vision du monde et la fusion de la foule sont parfaites et ne doivent être remises en cause à aucun prix. S'il y a quelque chose qui merde, ça ne peut venir que du méchant, le bouc-émissaire, celui qui refuse d'appliquer les ordres, qui conteste, pire, qui par son existence même prouve que la fusion dans la foule est puérile, qu'il faut donc éliminer pour résoudre les problèmes.

Ce que les communistes disaient clairement « Sur chaque problème il y a un nom. Et chaque nom est sur une balle ».

2) Le totalitarisme ayant une vision du monde mécaniste et simpliste, l'idée simple qui permet à la foule de fusionner, il est absurde, là aussi par nature. Les ridicules du nazisme, pointés par Chaplin dans Le dictateur, ou du covidisme (le café assis couché debout) ne sont pas des accidents, ils sont inhérents au fait de réduire les problèmes du monde à une seule cause, obsessionnelle.

Maintenir la fusion artificielle dans la foule et le 'narratif' absurde est très énergivore.

Tout totalitarisme est destiné à s'écrouler sous le poids de ses absurdités et de son épuisement.

3) On retrouve à peu près toujours les mêmes proportions : 30 à 40 % de totalitaires, 40 à 60 % de suiveurs, 10 % de résistants.

La résistance :

1) Pourquoi résister si le totalitarisme est destiné à s'écrouler ? Pour l'honneur de l'humanité et parce que le totalitarisme est extrêmement destructeur, l'écourter est une nécessité vitale.

2) Quel but ? Conquérir les suiveurs et empêcher la population de trop descendre dans l'hypnose, car c'est quand les opposants se taisent que le totalitarisme se déchaine (contrairement à la tyrannie classique, qui se calme quand les opposants sont muselés).

3) La non-violence. C'est un impératif, non seulement moral mais pratique. Aucun totalitarisme n'a été renversé par la violence interne parce que la violence renforce par réaction la fusion de la foule autour du chef (le cas de la violence externe est différent : ce sont bien les Alliés qui ont vaincu le nazisme).

Les opposants violents se racontent que « Ce coup-ci, c'est bon, nous allons renverser la table », mais ça ne fonctionne jamais parce que la violence fait fuir les suiveurs qu'on cherche à attirer. L'URSS n'a pas été renversée par des dissidents violents.

En 1941, il y a une sévère dispute entre gaullistes et communistes à propos des attentats anti-allemands. Les communistes étaient pour la violence, les gaullistes pour le renseignement et le sabotage. Il ne semble pas les attentats communistes aient avancé d'une seule minute la Libération.

4) L'arme des résistants : la parole. En effet, le totalitarisme découle d'une corruption du langage (Ariane Bilheran l'explique très bien). Le langage humain est imparfait, ambigu, on n'est jamais sûr des sentiments exprimés par l'autre, la fusion dans la foule est une fuite devant cette incertitude.

Rétablir une parole vraie, dans sa complexité, est donc fondamental. Tous les totalitarismes détestent l'humour et ils ont raison. 

Allez, pause humour soviétique.

La définition du bonheur en URSS ?

C'est quand on tamabourine à votre porte à 3h du matin « Vladimir Vladimirovitch Popov, police ! Ouvrez ! » et que vous pouvez répondre « C'est une erreur, Vladimir Vladimirovitch  Popov, c'est la porte d'en face. ».

La pensée anti-totalitaire et les mathématiques du chaos

Les sociétés sont menées par les idées.

Deux manières (entre beaucoup d'autres) de le dire : « Une civilisation, c'est tout ce qui s'agrège autour d'une religion. » (André Malraux, la religion est un genre particulier d'idées) ou « Les catastrophes humaines sont toujours précédées par des catastrophes dans l'ordre des idées . » (Claude Tresmontant).

A la racine, le totalitarisme nait de l'idée qu'il est possible et souhaitable de contrôler les incertitudes de la vie, c'est-à-dire qu'il nait de la pensée mécaniste simpliste.

C'est marrant, Raoult, sans du tout parler de totalitarisme, a déclaré un jour qu'il était choqué par la vision mécaniste simpliste de la contamination du COVID que le 'narratif' installait. Les masques, les gouttelettes, c'est de la foutaise.

L'idée mécaniste est totalement invalidée par les mathématiques du chaos : il existe des phénomènes tellement sensibles aux conditions initiales qu'il est impossible d'en prédire l'évolution, même avec des moyens de calcul infinis (exemples au hasard : le climat et les épidémies).

Attracteurs étranges et principes

Dans les mathématiques du chaos, il y a ce que les mathématiciens ont appelé poétiquement les « attracteurs étranges », des figures de quasi-répétition, des quasi-invariants.

Pour Desmet,  l'équivalent dans les sociétés humaines, ce sont les principes, des trucs immémoriaux, dont on a perdu quelquefois la justification, mais dont on sait (savait) qu'il ne faut pas s'éloigner sous peine de provoquer des catastrophes.

Quand on abandonne des principes (libre disposition de son corps, sociabilité, liberté de circuler, et même de se chauffer) pour se laisser aller aux erreurs (ce sont nécessairement des erreurs, puisque l'opération fondamentale, nier la complexité, est une erreur) de la pensée mécaniste (les injections expérimentales obligatoires, la muselière, les paSS piquouse et carbone ...), on s'expose à des catastrophes bien plus graves que le prétexte de la peur initiale des totalitaires (le virus, le réchauffement, etc.).

Matière et esprit

Comme l'Occident est matérialiste, il croit que l'esprit n'existe pas, que c'est juste de la chimie du cerveau. On ne cesse de nous parler en psycho-blabla (sûrement un effet de la féminisation) mais on croit que la psychè se soigne à coups de médicaments.

Or, dans les tribus primitives, quand le shaman jette un sort, la victime en meurt (à condition que toute la tribu y croit).

Nous, rationnels Occidentaux, échappons à ces croyances magiques ? Pas du tout. Il faut juste transposer : nos shamans sont les médecins.

Il y a des exemples célèbres : pendant la guerre, un médecin s'est trouvé à court de morphine, il s'est mis à injecter une solution saline. Il a constaté sur les blessés le même effet que la morphine, parce qu'ils croyaient le médecin. Il y a aussi les opérations chirurgicales sous hypnose.

L'hypnose consiste à être projeté dans une image du corps (bonne ou mauvaise, suivant que c'est un bon sort ou un mauvais) par les mots de l'hypnotiseur et à faire coller cette image au corps réel. C'est encore une histoire de mots et, au niveau d'une société, les histoires de mots, on appelle ça des mythes. Ils structurent les sociétés.

Maintenant, que se passe-t-il à votre avis si (hypothèse farfelue) des médecins annoncent à la télévision tous les jours pendant des mois qu'une terrible maladie circule ?

Science et vérité

La science ne peut pas tout, ne sait pas tout (principe d'incertitude, systèmes chaotiques). La vérité de l'homme est qu'il n'est pas que matériel, que c'est un être de liens, qu'il existe quelque chose au-dessus (les grands physiciens Bohr, Einstein, Planck sont d'accord, certains appellent cela « Dieu », d'autres autrement, ce n'est pas la question ici de définir ce que c'est).

De plus, quand la science est réduite à la Petite Science, la pensée mécaniste déterministe bêbête, on court à la catastrophe.

La vérité de l'homme, ce sont les liens ? Pour les psys, les curés, les chamans et tous ceux qui pensent un peu l'humanité, le meilleur moyen de régler ses problèmes, c'est de s'occuper des autres. Et, non, s'occuper des autres, ce n'est pas se faire piquer et porter la muselière, c'est le contraire.

Et l'homme est mortel et pas tout à fait rationnel.

Alors deux voies se présentent devant la société :

1) Fuir la mort dans cette vision mécaniste et hyper-protectionniste qui est une impasse. Toujours plus de contrôle, de déshumanisation.

2) Admettre que nous sommes mortels, que nous faisons partie d'un grand Tout et que le monde peut tourner sans moi, lâcher prise et vivre.

Comment saurons nous sur quelle voie s'engage notre société ? Le signe de la bonne voie, c'est la liberté.

Et, pour l'instant, c'est mal parti.

Mon commentaire politique : France 2022

Depuis 50 ans les Français veautent pour des technocrates, c'est-à-dire des gens qui font une carrière de l'idée que la société est une mécanique.

C'est l'histoire de la prétendue compétence (sous-entendu, technique) de Giscard, Juppé, Hollande, Macron, Castex, Borne, ... alors que la politique n'est pas un problème de compétence technique, mais, surprise, de compétence politique.

Nous mettons donc au pouvoir depuis 50 ans des pré-totalitaires ou de vrais totalitaires (Hollande, Macron), il n'y a pas lieu de s'étonner que la France adopte les caractéristiques d'un pays totalitaire :

1) Dysfonctionnement généralisé, tout s'écroule. En France, seuls le fisc et la police politique fonctionnent encore.

2) Une société de contrôle très oppressive et répressive, notamment des opinions et des pensées. Et, de plus en plus, des comportements.

Il manque juste le génocide mais ça vient : depuis 2018 (éborgnement des Gilets Jaunes), la violence physique comme moyen politique admissible est institutionnalisée. La suite n'est plus qu'une question d'escalade et de quantité.

Mon commentaire sur le livre

Le point problématique à mes yeux est qu'il insiste tellement sur le fait que le chef nait de la foule que le fait que le chef soit un psychopathe ne parait plus compter.

Je n'arrive pas à résoudre une contradiction :

1) Nous vivons à l'évidence un moment totalitaire.

2) D'après Desmet, le chef est le produit de la foule totalitaire.

3) Il y a des signes évidents que les dirigeants forment une caste détachée du peuple et même opposée.

Une interprétation possible est que les psychopathes qui nous gouvernent sont issus de la partie totalitaire de la population, les boumeurs et équivalents, qui s'oppose au reste de la population.

Mais les autres Français ne me paraissent pas avoir une psychologie fondamentalement différente. Ils réclament autant de contrôle mais pas le même.

Bref, je suis perplexe.

Sinon, c'est un livre essentiel, clair, facile à lire.






lundi, août 29, 2022

The power of habit (Charles Duhigg)

 Le motif de cette lecture est une discussion sur les régimes amaigrissants.

J'avais prétendu que la clé était dans la tête (jusque là, peu de contestation) et que n'importe qui pouvait s'auto-persuader de n'importe quoi et donc adopter n'importe quel régime (et là, on m'avait pris pour un con - je ne dirais pas qui était « on »).

Hé bien, c'est à peu près ce que raconte ce livre. Mais pas à n'importe quelles conditions. Et pas vraiment n'importe qui.

Lisa Allen est obèse, fumeuse, surendettée, au chômage et en instance de divorce. Trois ans plus tard, elle a arrêté de fumer, perdu 30 kg, repris ses études, elle court des marathons et elle est en couple. Son cas passionne les spécialistes des habitudes et des addictions (qui ne sont que des super-habitudes).

Allez, une photo :

Les habitudes sont une façon pour notre cerveau d'économiser des ressources. Elles sont ancrés dans les parties les plus profondes du cerveau (la glande basale) alors que la pensée complexe est dans les couches superficielles.

Les habitudes peuvent être positives ou négatives.

Les habitudes ont toujours trois phases :

1) L'indice, ou déclencheur. Ca peut être n'importe quoi : le réveil qui sonne, le soleil qui se lève, un mot, une odeur, une image, un sentiment etc.

2) L'exécution de l'habitude.

3) La récompense : savourer son petit-déjeuner, arriver sain et sauf au travail, etc.

La première utilisation consciente de ce tryptique par les publicitaires, c'est Pepsodent :

1) L'indice déclencheur : le film désagréable qu'on a sur les dents si on ne se les lave pas. La publicité incitait à se passer la langue sur les dents.

2) L'exécution : se brosser les dents avec Pepsodent.

3) La récompense : un sourire de star (et non pas des dents sans carie ou autre argument).

Créer une habitude étant le jackpot des publicitaires, ils essaient beaucoup de nous influencer avec ce tryptique. Regardez les publicités et essayez de détecter l'indice déclencheur et la récompense (l'exécution est évidente, c'est l'utilisation de leur produit). La récompense est en général assez facile à trouver, l'indice pas toujours.

C'est pour cela que Mac Donald's fait de gros efforts pour que ses restaurants soient identiques partout dans le monde. Pour que l'indice-déclencheur (passer devant le Mac Do) soit identique partout, au maximum de son efficacité. Même le langage de ses serveurs est standardisé à dessein.

Pour Mac Donald's, ses clients sont des chiens de Pavlov à peine plus perfectionnés. Et ça fonctionne du tonnerre : d'après les enquêtes, les clients de Mac Do déclarent deux fois moins d'envie que de nombre de fois où ils y vont. Autrement dit, la moitié du temps, ils y vont par habitude plus que par envie.

C'est à cause de ce mécanisme ternaire des habitudes (indice-exécution-récompense) que les méthodes progressives pour changer d'habitude (arrêter de fumer, par exemple) ne fonctionnent pas : l'indice et la récompense sont entretenus, même si c'est à un niveau plus bas, prêts à être réactivés plus fort à la moindre occasion. Tous ceux que je connais qui ont arrêté de fumer l'ont fait d'un coup.

Comme je dis toujours, si vous croyez que les milliards dépensés pour nous manipuler sont perdus, vous n'avez pas bien compris le monde dans lequel vous vivez. Autre manière de le dire : « Moi, je fais gaffe, la manipulation, ça ne marche pas sur moi » est juste une déclaration publique de stupidité. Chacun est vulnérable à la manipulation à un certain degré.

La quatrième phase de l'habitude

Il y a une quatrième phase à l'habitude : la sensation de satisfaction.

On a donc : indice déclencheur-exécution-récompense-sensation de satisfaction.

La sensation de satisfaction est ce qui boucle l'habitude, la rend répétitive. Vous n'êtes plus passif face à l'indice déclencheur, vous le recherchez. C'est le fumeur qui s'invente des prétextes pour faire une pause cigarette.

Et cela explique le succès de Pepsodent : en plus du tryptique initial indice-exécution-récompense, une petite sensation de piquant (pas particulièrement agréable) a été ajoutée. Elle n'a aucun effet sur la propreté des dents, mais elle ponctue le brossage des dents, elle est le point final, le « c'est fini, tu peux te laisser aller à la sensation de satisfaction ». 

Mieux (ou pire ?) : quand une habitude est établie, le cerveau anticipe la sensation de satisfaction. Indice-anticipation de satisfaction-exécution-récompense.

Que se passe-t-il quand, après l'indice et l'anticipation de satisfaction, l'exécution de l'habitude n'a pas lieu, pour une raison ou pour pour une autre ? Une frustration focalise le cerveau sur l'accomplissement de l'habitude, reléguant au second plan toute autre considération.

C'est typiquement le « bip » (indice déclencheur) de la messagerie : si vous êtes en réunion, vous êtes mal à l'aise tant que vous n'avez pas lu le message (qui, dans 99, 9 % des cas pouvait attendre la fin de la réunion et vous le saviez), alors vous le lisez en douce sous la table. Le « bip » a activé une habitude et vous êtes en suspens tant que vous n'avez pas acquittée cette tache (comme on dit en automatisme). D'où l'importance d'éteindre son téléphone en réunion : pas de « bip » attendu, pas de frustration, pas de déconcentration. Et pas d'impolitesse.

Procter & Gamble a des milliers d'heures d'enregistrement de gens en train de faire le ménage,  analysés par des psys, des ergonomes etc. Ils savent mieux que vous (vous, parce que moi, le ménage ...) pourquoi vous procédez comme vous procédez.

Par exemple, ils ont compris que la petite tape pour remettre les oreillers en place à la fin du ménage était le signal pour le cerveau « Le ménage est fini ». Ils sont alors réussi à vendre un de leurs produits comme cette ponctuation de la fin du ménage, le truc qu'on passe à la fin du ménage et qui signale « C'est fini » et que, si on ne le fait pas, il manque quelque chose, frustration (alors que le produit ne sert en réalité pas à grand'chose, c'est ça qui est génial).

Vous créer une nouvelle habitude

Ca, c'est super facile. Vous vous inventez un indice déclencheur et une récompense et vous vous y tenez le temps que l'habitude s'installe.

Vous voulez faire du jogging tous les matins ? Vous sautez dans vos chaussures quand le réveil sonne et vous ne déjeunez (récompense) qu'après.

Changer une habitude

Là, c'est plus difficile.

Le jeu, c'est de garder l'indice et la récompense mais de changer l'exécution entre les deux.

Exemple : à la pause cigarette, boire un café plutôt que de fumer.

Les Alcooliques Anonymes ont longtemps été critiqués par les médecins-qui-savent-tout (je ne vous fais pas un dessin, l'espèce prolifère comme le chiendent) et, ô surprise, depuis quelques années, on s'aperçoit que leur méthodologie élaborée à l'intuition est cohérente avec les dernières découvertes.

Le truc des AA est de substituer à l'alcool une spiritualité de pacotille. Dans le parcours, on fait recenser aux alcooliques les indices et les récompenses (pas sous ce nom, mais c'est bien ce qui se passe) et on substitue les rituels sociaux de cette spiritualité avec des récompenses proches de celles de l'alcool (consolation, abstraction des soucis, etc.).

La méthodologie de changement d'habitude : recenser consciemment les indices déclencheurs (ce n'est pas toujours évident : qu'est-ce qui déclenche votre envie d'aller dans le frigo prendre un chocolat ?), substituer une action (se gratter au lieu de se ronger les ongles) et travailler sur les récompenses.

Une étude sur les obèses qui ont perdu 30 kg ou plus montre qu'ils sont particulièrement efficaces pour se projeter dans la récompense qu'ils s'imaginent à la fin du régime, au point d'en faire une obsession.

Dieu et le groupe

Mais il y a besoin d'un étage supplémentaire pour changer d'habitude : y croire et être soutenu.

Les scientifiques se sont aperçus que le truc qu'ils décriaient si fort, la spiritualité de pacotille, était en réalité indispensable à la réussite de l'entreprise. Cela décharge l'alcoolique de sa responsabilité, le déculpabilise (« Si Dieu a voulu que je sois alcoolique, il peut aussi m'aider à ne plus l'être »). Bref, les AA ont redécouvert le proverbe « Aide toi et le Ciel t'aidera ».

Jung, excellent thérapeute, disait qu'il y a au cœur des alcooliques un vide existentiel.

Ensuite, le soutien d'un groupe (famille, amis anciens fumeurs, etc). Ca fonctionne en miroir : se préoccuper des autres plutôt que de soi fait sortir du nombrilisme de l'addiction.

Digression : les fidèles lecteurs d'Ariane Bilheran sont en terrain familier, puisqu'elle explique que le délire totalitaire covidiste est rendu possible par l'existence d'une population sans transcendance et désocialisée. A cette aune, pas étonnant que les « cathos » soient les plus covidisés : ce sont les plus paumés dans leurs croyances. (ils ont perdu la Foi mais, contrairement au reste de la population, ils en ressentent un malaise), ça fait peine à voir. Comme par hasard, les « tradis » résistent beaucoup mieux au délire covidiste.

En résumé, on ne tue pas une habitude, on lui substitue une autre habitude, en travaillant à deux niveaux :

1) En manipulant le tryptique : indice-action-récompense.

2) En y croyant, en jouant sur la transcendance et sur l'appui social.

Changer les habitudes des organisations

Quand Paul O’Neill est nommé PDG d’Alcoa (Aluminum company of America) en 1987, la société va très mal. Il met la sécurité en priorité obsessionnelle, au point d’indiquer les issues de secours aux journalistes lors de sa première conférence de presse. Les investisseurs fuient en courant et les salariés sont sceptiques.

L’idée est géniale.

Les salariés commencent à le prendre au sérieux quand ce PDG de 130 000 personnes passe trois jours de son temps pour mener lui-même l’enquête d’un accident mortel.

Dans les années 90, Alcoa est une des toutes premières entreprises où chaque employé est équipé d’une messagerie électronique, d’abord pour communiquer les incidents de sécurité, mais ensuite elle sert à plein d’autres choses.

Comme la procédure exige que tout incident grave partout dans le monde soit communiqué au PDG en moins de 24 h, la chaîne hiérarchique est réformée.

Et ainsi de suite. Alcoa devient très prospère.

Pourquoi ça fonctionne ? Parce que le problème est réel, important et consensuel.

Si vous devenez obsédé de la sécurité dans un travail de bureau où ce n’est pas un vrai problème, vous paralysez la société par excès de précaution.

Si O’Neill avait parlé de Return On Investment et autres fadaises de financiers, il serait retombé dans les situations conflictuelles habituelles et rien n’aurait avancé.

C’est à chaque chef de trouver le levier réel, important et consensuel pour réformer son organisation (non, ce n’est pas « faire plus de profits »). La plupart en sont complètement incapables.

Big Data

Au fait, à quoi servent les cartes de fidélité ? Pas à vous fidéliser mais à vous identifier à chaque achat pour que la grande machine puisse tracer vos habitudes et les exploiter à son profit. Exemple basique : si vous achetez souvent des céréales sans jamais acheter de lait, c’est que vous en achetez ailleurs et l’ordinateur vous enverra des promotions sur le lait pour que vous achetiez chez eux.

Big Data des supermarchés sait détecter les femmes enceintes, deviner approximativement leur date d’accouchement et leur faire des offres ciblées (et aussi des offres sur les tondeuses pour ne pas leur donner l’impression d’avoir été espionnées).

Si vous divorcez, votre supermarché le devinera. Et ainsi du reste. Votre vie n’a guère de secrets pour lui.

(Tout cela est probabiliste, mais ça marche dans 90 % des cas : un père se plaint que sa fille reçoive des publicités pour femme enceinte. Elle était enceinte et lui ne le savait pas, mais l'ordinateur du supermarché le savait.)

La volonté et les habitudes

La réussite de Starbucks est de doter ses employés d’une volonté de fer.

En effet, pour vendre à un prix indécent un café de merde, il faut que les employés ne perdent jamais leur sang-froid face aux clients capricieux.

La volonté est un muscle : quelquefois elle se fatigue, ce jour-là vous ne faites pas votre jogging, mais aussi elle s’exerce.

Ainsi, ceux qui se disciplinent dans un domaine deviennent plus disciplinés dans les autres domaines. C’est une  technique pour arrêter de fumer : apprendre à se discipliner ailleurs (faire du sport, des économies, de la broderie etc.).

Il y a des athlètes de haut niveau de la volonté pour qui elle est une habitude.

C’est ce que Starbucks inculque à ses employés par des techniques proches de celles de la formation des pilotes : simulation et répétition.

Le rôle d’un manager Starbucks est de travailler « les cas de panne » : un client arrive en hurlant, que fait-on ? Un client se brûle ? La cafetière explose ? Une erreur de caisse ?

Comme pour les pilotes, la maîtrise et le sang-froid deviennent des habitudes.

C'est pourquoi il faut faire faire du piano ou du cheval aux enfants. Pas pour qu'ils deviennent bons pianistes ou bons cavaliers, mais qu'ils acquièrent l'habitude de la discipline personnelle. Le contraire des jeux videos.

Un mien commentaire : l’éducation permissive actuelle est aux antipodes de cette formation au sang-froid, c’est un billet pour l’hystérie et pour l’échec, c’est une forme de maltraitance.

La force des liens faibles

Les gens que vous ne connaissez pas ne vous apportent aucune information.

Les gens que vous connaissez trop bien ont les mêmes informations que vous, les mêmes cercles.

Ceux qui vous apportent des informations sont ceux avec qui vous avez des liens faibles : votre concierge, une connaissance du club de danse, un parent d'élève de la classe de votre fils ... parce qu'ils ont d'autres cercles, d'autres informations.

Cela été été prouvé dans les recherches d'emploi.

Mais en d'autres circonstances aussi.

Pourquoi l'arrestation de Rosa Parks a-t-elle déclenché un boycott des bus ségrégationnistes ? Parce que c'était une couturière à domicile investie dans la vie associative : elle avait beaucoup de liens faibles, professionnels et non-professionnels.

Mais comment créer des habitudes à partir de liens faibles ? Par le conformisme, par la pression des pairs. 

Les gauchistes excellent à ce jeu car la haine viscérale de la pensée autonome est leur psyché profonde.

Je n'hésite pas à dire ce que je pense des lubies covidistes ou des foutaises réchauffistes à mes amis ou à des inconnus, je le tais à ma boulangère ou à ma concierge.

Parce qu'avec mes amis, je peux discuter ; avec les inconnus, je me fous de ce qu'ils pensent de moi. Avec ma boulangère, je suis entre les deux : je ne peux pas discuter vraiment et je ne me fous pas complètement de ce qu'elle pense de moi, donc la position par défaut, c'est de faire comme tout le monde.

Dans le cas de Rosa Parks, c'est un journal suprémaciste blanc qui a créé le conformisme des noirs ! En effet, en voulant semer la panique chez les blancs, il a affirmé que tous les noirs suivaient  le boycott .. donc tous les noirs ont suivi le boycott, personne ne voulant être  vis-à-vis de son voisin le mouton .. noir.

Le libre arbitre

C’est plus ou moins difficile de changer ses habitudes mais le libre arbitre existe. Nul ne peut se dire complètement victime de ses habitudes.

Un alcoolique, un fumeur ou un obèse peuvent changer leurs habitudes.

Mon commentaire

Ce livre me gêne, parce que tout cela est bel et bon, mais ça n'explique pas les gens que je connais qui ont arrêté de fumer du jour au lendemain, ni même Lisa Allen.

Duhigg évoque Lisa Allen en introduction et, pfui, elle disparait. Ce n'est pas un hasard : Duhigg passe sous silence le mystère du déclic. Pourquoi certains ont le déclic et d'autres pas ?

Ca aurait été la partie la plus intéressante du livre. Elle manque.