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dimanche, mai 19, 2019

Enfin, Guilluy vint.

Sur les Gilets jaunes, la réponse lapidaire de Serge Federbusch (candidat de droite indépendant à la mairie de Paris) : « Que représentent les Gilets jaunes ? Le patriotisme ».

Un patriotisme, parfois idiot, souvent foutraque, mais patriotisme quand même, et fondamentalement bon. De plus, il y a une réponse politique aux Gilets jaunes : le gaullisme, c’est-à-dire un mouvement capable d’unir une grosse fraction du peuple et une grosse fraction de la bourgeoisie et qui se soucie vraiment de la France. C’est exactement ce qu’est en train de réussir Farage en Grande-Bretagne (sauf que lui ne se soucie pas de la France 😀).




Christophe Guilluy : «La classe moyenne occidentale ne veut pas et ne va pas mourir »










FIGAROVOX/ENTRETIEN - Pour le géographe, on aurait tort de vouloir trop rapidement refermer la page des «gilets jaunes». Selon lui, le mouvement n’est que le symptôme d’une recomposition populiste beaucoup plus large qui touche toutes les démocraties occidentales. Et la question du retour des peuples sera l’enjeu majeur des décennies, voire du siècle à venir…
L’auteur de «No society. La fin de la classe moyenne occidentale» (Flammarion) aurait pu passer ces six derniers mois 24 heures sur 24 sur les plateaux de télévision. En effet, avant tout le monde, Christophe Guilluy avait vu l’existence et la révolte de la France périphérique dont le mouvement des «gilets jaunes» a été l’incarnation vivante. Mais plutôt que de jouer les prophètes médiatiques, le géographe a préféré se taire. Pour mieux observer, mais aussi pour laisser enfin la parole aux «invisibles». Six mois après le début du mouvement, alors que celui-ci s’est essoufflé et abîmé dans la violence, il en dresse un premier bilan.
LE FIGARO. - Six mois après, quel regard portez-vous sur le mouvement des «gilets jaunes»?
Christophe GUILLUY. - Le mouvement a été l’incarnation charnelle du concept de France périphérique. La carte des ronds-points de novembre, c’est exactement la géographie de cette France-là, c’est-à-dire une géographie complètement dispersée. Ce n’est pas seulement la France rurale contre la France urbaine, ni la France du Nord et de l’Est contre la France du Sud et de l’Ouest, mais c’est bien tout cela à la fois: un phénomène plus large qui imprègne l’ensemble du territoire et est potentiellement majoritaire.
Ce que j’avais voulu montrer avec ce concept de France périphérique, c’est justement que nous n’arrêtons pas de travailler sur des marges, des fractions, des minorités sans nous intéresser à une catégorie beaucoup plus importante en termes de taille et de poids: les classes populaires, socle de l’ancienne classe moyenne. Ces classes populaires, ce sont à la fois les ouvriers, les indépendants, les paysans, des actifs, des chômeurs, des jeunes, des retraités: l’ensemble des catégories modestes.
Les «gilets jaunes» ne sont-ils pas devenus une tribu comme les autres dans une France en voie de balkanisation?
Depuis quarante ans, la société française est représentée comme une addition de minorités et analysée à partir de ces dernières. Le mouvement des «gilets jaunes» casse cette représentation et vient contredire ces analyses qui véhiculent l’idée qu’au fond la France et donc le peuple n’existe pas. On se rend compte, avec la vague des «gilets jaunes» en Francemais aussi la vague des brexiters au Royaume-Uni ou des trumpistes aux États-Unis, que le peuple existe et c’est d’ailleurs ce qui explique le soutien majoritaire des «gilets jaunes» dans l’opinion. Le peuple est en train d’imposer une vaste recomposition politique.
Car, sur les ronds-points, il y avait des ouvriers qui hier votaient à gauche, des paysans qui hier votaient à droite, des urbains et des ruraux, des jeunes, des actifs et, pour la première fois même, des retraités. Ils formaient hier le socle d’une classe moyenne occidentale intégrée. Celle-ci s’est totalement affranchie des appartenances gauche-droite traditionnelles. Le renversement est historique. Une part importante des deux Français sur trois de Giscard, hier intégrée économiquement et représentée politiquement et culturellement, ont basculé dans une contestation durable du modèle dominant. Tenter d’analyser ce mouvement comme un phénomène conjoncturel est une absurdité. Il est au contraire le produit du temps long et devrait s’inscrire durablement dans l’avenir.
Combien de temps pensez-vous que cela peut durer ?
Une centaine d’années ! De la même manière que les brexiters ne vont pas s’évanouir dans la nature. Les Britanniques ont cru qu’en gagnant du temps les classes populaires allaient abandonner. Et cela explique la percée spectaculaire du Brexit Party. Nigel Farage surfe sur le «gilet-jaunisme» britannique ! Farage, qui a créé un parti avec trois bouts de ficelle, pèse davantage en six mois que les tories et les travaillistes réunis, qui existent depuis des siècles. Cela veut dire qu’il s’appuie sur un socle et ce socle s’appelle le peuple. La question du morcellement est piégeante, c’est une lecture ultralibérale qui tend à justifier l’abandon du bien commun et in fine à invisibiliser un conflit vertical entre le haut et le bas. Évidemment que la société se communautarise et que c’est inquiétant, mais cela ne doit pas éluder le phénomène majeur du XXIe siècle, qui est la recomposition d’une majorité dont le socle est composé par les classes populaires et moyennes. Elles ont fait un diagnostic concernant la mondialisation. Après y avoir adhéré, elles ont pu constater que celle-ci les appauvrissait socialement et les fragilisait culturellement. Elles ne vont pas changer d’avis de sitôt .
Les «gilets jaunes» qui manifestent aujourd’hui ne sont plus qu’une petite minorité souvent violente…
Tout mouvement social depuis vingt ans génère malheureusement de la violence. Ce n’est pas le propre des «gilets jaunes». Certains «gilets jaunes» ont compris que cette violence faisait parti de la communication au XXIe siècle. Tout le monde la condamne, mais elle permet de faire la une du New York Times. Cependant, elle est d’abord et avant tout le fait des black blocs, qui viennent maintenant perturber toutes les manifestations depuis plusieurs années. Et qui sont ces black blocs ? Des enfants de la bourgeoisie ! Par ailleurs, si les «gilets jaunes» étaient réellement une tribu parmi d’autres, cela ferait longtemps que les médias n’en parleraient plus et ils n’auraient pas autant inquiété les politiques. Le soutien d’une très grande partie des Français encore aujourd’hui montre au contraire la profondeur de ce mouvement dans la société.




L’addition des minorités ne fait pas une majorité





La stratégie du monde d’en haut est toujours la même. Quand un phénomène populiste se produit, il est présenté comme accidentel et minoritaire. Les brexiters ? «Des vieux retraités xénophobes du Yorkshire !» Sauf que c’est la majorité du peuple britannique qui a voté pour le Brexit! On a utilisé exactement les mêmes procédés rhétoriques pour les «gilets jaunes»: «fumeurs de clopes qui roulent en diesel», «poujadistes», «peste brune» et enfin «nouveaux barbares attaquant les hôpitaux».
Depuis les années 80, une certaine bourgeoisie morcelle et «minoritarise» pour mieux invisibiliser les classes moyennes et populaires majoritaires (comme hier la bourgeoisie traditionnelle mettait en avant les pauvres pour mieux minorer le prolétariat). Mais l’addition des minorités ne fait pas une majorité. C’est ce qui explique la défaite de Clinton face à Trump même si ce dernier n’a gagné qu’avec une majorité relative. (Une majorité relative sera toujours plus puissante que l’addition de minorités…) Ce n’est pas un hasard non plus si Macron s’effondre en six mois dans les sondages tandis que Trump se maintient. La victoire de Macron est une construction intellectuelle «terranovesque» qui repose sur du sable tandis que Trump bénéficie d’une base solide. Je pense que, paradoxalement, nous sommes en train de sortir de la société liquide.
Les observateurs ont beaucoup insisté sur le caractère disparate des revendications des «gilets jaunes»…
Je crois au contraire que la France périphérique qu’on ne voulait pas voir est apparue physiquement. Ce qu’on voit très bien se mettre en place en Occident, c’est cette recomposition. Un phénomène incroyablement collectif. Cela fait quarante ans qu’on nous parle du «vivre ensemble», du «bien commun», des «valeurs de la République»… Mais cela ne fonctionne pas comme cela dans la vie réelle. Dans la vie réelle, il y a des gens qui vivent sur les mêmes territoires et qui partagent ou non des choses.




«Macron avait imaginé que la France périphérique serait le cimetière de la classe moyenne française»





Or ce qu’on a vu, c’est que, contrairement à ce qu’on disait, les classes populaires ne se réduisent pas à des catégories atomisées, individualistes, sans volonté politique ou sans énergie. Tout cela est faux. On a vu des gens se réunir avec une même perception des effets du modèle mondialisé dans leurs villes, leurs villages, leurs vies réelles. Et cette perception, c’est que ce modèle ne marche pas. Et ça, c’est irrépressible. On peut faire tous les grands débats du monde, leur point de vue ne changera pas car cela fait quarante ans qu’ils vivent la mondialisation et c’est sur ce vécu qu’il fonde leur diagnostic. Ce diagnostic n’est pas spécifique à la France: c’est celui des classes populaires dans l’ensemble des pays développés. Cela passe par le Brexit en Grande-Bretagne, par Trump aux États-Unis, par Salvini en Italie, par les «gilets jaunes» en France. Cela prend des formes différentes dans chaque pays, mais cela se fera car c’est le mouvement réel de la société.
Macron avait imaginé que la France périphérique serait le cimetière de la classe moyenne française, comme Clinton avait imaginé que l’Amérique périphérique serait le cimetière de la classe moyenne américaine. Ils pensaient que nos territoires allaient se transformer en zone touristique avec des assistés sociaux qui remplieraient leur caddie au hard discount du coin. Mais la classe moyenne occidentale ne veut pas et ne va pas mourir. En cela, le mouvement des «gilets jaunes» est d’abord un mouvement existentiel et c’est pourquoi il ne rentre pas dans la case «mais quelles sont vos revendications ?». C’est un mouvement qui dit une chose simple: «nous existons». La question de la démocratie et de la représentation est centrale. Il faut enfin faire exister cette France-là qui, encore une fois, est majoritaire. Pas pour annihiler la France d’en haut, mais parce qu’il est impossible de faire société sans le peuple.
Mais reconnaissez que le mouvement semble avoir changé de nature depuis novembre…
Au début, ce qui était frappant sur les ronds-points, c’est qu’il y avait des «gilets jaunes» de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche et des abstentionnistes. Le peuple tel que nous le connaissons en famille, où l’on peut s’engueuler à l’apéro mais où on termine le repas ensemble.
La question des minorités est d’ailleurs intéressante. On a beaucoup dit que le mouvement était «blanc». Les «minorités» n’étaient pas majoritaires sur les ronds-points car elles ne le sont pas dans la France périphérique, mais elles étaient bien présentes. Simplement, elles ne sont pas venues en portant leur identité en étendard. Elles n’étaient pas imprégnées de l’«idéologie universitaire». Elles faisaient partie de la famille, du peuple. Personne ne s’est jamais interrogé sur la couleur ou l’identité de Priscillia Ludosky, qui a pourtant lancé le mouvement. Elle-même n’y a jamais fait référence.
Mais, à partir du moment où un mouvement issu de la France périphérique, qui se déroule sur les ronds-points, est aspiré par les grandes métropoles, il devient autre chose. Le mouvement des «gilets jaunes» a ainsi été imprégné par la sociologie des grandes métropoles. Il est d’abord devenu beaucoup plus politique. Car les grandes métropoles sont les lieux où le politique s’exerce encore et où le clivage droite-gauche existe toujours, c’est d’ailleurs pourquoi le monde journalistique ou universitaire y croit encore. Certains habitants des grandes métropoles sont devenus acteurs des manifestations, notamment des gens qui travaillent dans la fonction publique, qui sont traditionnellement plus proches de la gauche ou de l’extrême gauche. Les manifs des «gilets jaunes», qui à l’origine étaient des manifs de la France périphérique, sont ainsi devenues des manifs de gauche.




«Que Macron arrive en tête ou en deuxième position aux élections européennes, cela ne changera rien aux fondamentaux de la société française.»





Priscillia Ludosky l’a compris. C’est pour cela qu’elle a dit qu’il fallait relocaliser le mouvement dans la France périphérique, que c’était là que se trouvait sa légitimité. Elle a parfaitement raison et c’est là aussi qu’il est le plus puissant car il est dispersé. Un mouvement est faible lorsqu’il est concentré. La concentration dans les grandes métropoles l’a affaibli. Mais même en région parisienne, même dans les grandes métropoles, beaucoup de «gilets jaunes» sont conscients de cette récupération et ne souhaitent pas, par exemple, que La France insoumise ou la CGT noyautent le mouvement. Cela montre que les «gilets jaunes» ne sont pas manipulables et pas arrêtables. Cela rend le mouvement très complexe pour le gens de gauche, mais aussi pour les gens de droite. Il n’entre dans aucune des représentations traditionnelles, qui sont en train de s’effondrer.
Cela reflète aussi la recomposition politique actuelle avec une incapacité de la droite et de la gauche à s’adresser aux marges populaires. Notamment parce qu’il est absurde de séparer le social et le culturel, comme le font la gauche et la droite aujourd’hui. Le mouvement est à la fois social et culturel. Et les gens ne reviendront vers les partis traditionnels que si cette double dimension est prise au sérieux. De même que Macron arrive en tête ou en deuxième position aux élections européennes, cela ne changera rien aux fondamentaux de la société française.
Justement, que pensez-vous des réponses apportées par Macron?
Macron me semble peu crédible car il a des représentations et un logiciel hérités des années 80. L’idée que la société est un patchwork de communautés, que le libéralisme va faire ruisseler de la richesse sur tout le monde. Lors du grand débat, il est apparu comme un Bernard Tapie qui aurait fait l’ENA. Nous sommes pourtant en train de sortir des années 80. Maintenant, il va falloir penser un modèle alternatif qui passera notamment par le développement de la gouvernance locale.
À long terme, c’est le seul moyen de sortir de la crise des «gilets jaunes». Cela ne sera pas simple. Cela fait quarante ans qu’on massacre les classes populaires, ce n’est pas en quatre mois qu’on va trouver les réponses. D’autant que nous avons une classe politique qui a été conçue pour représenter une classe moyenne intégrée. C’est long de réécrire des programmes politiques en répondant à une demande nouvelle qui est la demande sociale, territoriale et culturelle d’un monde d’en bas qui n’est plus représenté. Les partis ont tendance à représenter quelque chose qui n’existe plus. D’où la fin du Parti socialiste et la difficulté pour la droite de dépasser les 15 %. Il faut commencer par accepter un diagnostic simple: il existe un peuple en Grande-Bretagne, il existe un peuple aux États-Unis et, même, il existe un peuple en France.
Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/05/2019.

lundi, septembre 19, 2016

Islamisme, sociologie d'en haut et d'en bas, conservatisme à l'anglaise

Je trouve que ces trois articles s'enchaînent assez logiquement :

Quelques arguments pour une lecture moins optimiste du rapport de l'Institut Montaigne sur les musulmans de France

Plus de la moitié des musulmans en France sont des islamistes Ceux qui ont une vision juste de l’islam et, donc, des musulmans en France, ne seront pas surpris.

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La population "générale" compte 11,7% d’inactifs. La population musulmane en compte 29,5%, soit un tiers du groupe considéré. Ce seul chiffre constitue un choc collectif.

D’abord, on peut se demander dans quelle mesure il est acceptable que les "inactifs" revendiquent des changements de règles dans un jeu auxquels ils participent de façon marginale. Surtout, ce chiffre corrobore bien des rumeurs ou des récriminations fréquemment exprimées au sein de la "majorité", qui comprend mal pourquoi on en fait tant pour certaines "minorités" dont Montaigne montre qu’elles participent beaucoup moins qu’elles ne le prétendent à l’effort collectif.

[…]

L’Institut Montaigne a beau jeu d’expliquer que le respect du halal n’est pas religieux, l’évidence raisonnable soutient le contraire. Avec 3/4 des musulmans de France qui réclament du halal à l’école, on est en tout cas très, très loin, d’un islam de France respectueux de la laïcité et des règles républicaines. Quoi qu’aimeraient en dire les gens de l’effondrement narcissique, qui considèrent que se dire français et républicain, c’est déjà être islamophobe et d’extrême-droite.
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Christophe Guilluy : "Le paradoxe, c'est qu'aujourd'hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l'État-Providence"

Je trouve Christophe Guilluy un peu trop optimiste mais je suis d'accord avec sa thèse que le multiculturalisme est le produit naturel du mondialisme.

Marine Le Pen devrait faire très attention aux propos de Guilluy.

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Attention, je ne dis pas qu'il y a eu acceptation [du multiculturalisme], parce que personne n'a voulu une société multiculturelle, et certainement pas les milieux populaires (quelles que soient leurs origines). Ce modèle n'a pas été voulu en tant que tel, ce n'est que la conséquence de l'ouverture. La société française est devenue une société américaine comme les autres. Il suffit de regarder les méthodes de gestion des minorités : quelle différence entre le Royaume-Uni et la France ? Un jeune Pakistanais à Londres a à peu près le même ressenti qu'un jeune maghrébin en France, un jeune Noir de Bristol par rapport à un jeune Noir de Villiers-le-Bel.

Le problème ici, c'est la différence entre le multiculturalisme à 10 000 euros et le multiculturalisme à 1 000 euros. À 1 000 euros, les choix résidentiels et scolaires sont de 0. Ce qui veut dire cohabitation totale. Si vous habitez dans un pavillon bas de gamme au fin fond de l'Oise et que la cohabitation est difficile avec les familles tchétchènes installées à côté de chez vous, vous ne pouvez pas déménager. En revanche, le bobo de l’Est parisien qui s'achète un loft s’assure grâce au marché de son voisinage et, au pire, peut toujours déménager ou déscolariser ses enfants si cela se passe mal. C'est la seule différence. Parce que pour toutes ces questions, et contrairement à ce que laisse entendre la doxa médiatique, nous sommes tous pareils. En haut, en bas, toutes les catégories sociales, quelles que soient les origines... Ce qui change, c'est le discours d'habillage. Le "je suis pour la société ouverte" ne se traduit pas dans la réalité. La norme, c’est l’érection de frontières invisibles dans les espaces multiculturels ou le séparatisme car personne ne veut être minoritaire.

La société multiculturelle est une société avec des tensions réelles et une paranoïa identitaire pour tout le monde. Les blancs pensent que les musulmans vont prendre le terrain, les maghrébins pensent que les Français sont racistes, les Noirs considèrent que les Arabes leur en veulent, les Juifs sont dans une relation conflictuelle avec les musulmans.

Aujourd'hui, c'est la tension avec l'islam qui monopolise le débat, en raison de la présence d'une importante communauté en France, (et en extension) mais également en raison du réveil de l'islam dans le monde musulman. Nous sommes sur une logique démographique avec un islam qui prend de plus en plus de place. Dans une telle configuration, si une partie de la communauté se radicalise, elle devient de fait beaucoup plus visible. En réalité, sur ces questions il n’y a pas "les bons" et "les méchants" : nous sommes face à des comportements universels. Il est possible de faire comprendre à l'autre que ce qui se passe aujourd'hui avec le FN est d'une banalité extrême. En expliquant que ce qui se passe, c'est que le vote FN est un vote de "blédard", d’attachement à son "village", d’une volonté banale de ne pas devenir minoritaire, surtout pour les catégories populaires, quelles que soient leurs origines, qui n’ont pas les moyens d’ériger des frontières invisibles. C’est vrai en France, mais aussi en Algérie, au Sénégal ou en Chine : ces ressorts sont universels. Tout le monde peut le comprendre.

Nous sommes dans cette complexité du monde multiculturel, que nous n'avons pas choisi. Quand je dis "nous", les falsificateurs laissent entendre qu’il s’agit d’un comportement de "petit blanc". C’est faux, cette perception est commune à tous les individus quelles que soient leurs origines. Les musulmans ne sont pas plus partisans de la société multiculturelle que les Juifs, les Chinois, les Français blancs ou les Noirs. Ils la pratiquent mais sans l’avoir choisie. Cette société idéalisée par la classe dominante, elle est ce qu'elle est, avec sa dose de séparatisme. Ce qui pose la question du séparatisme, qui n'est pas une hypothèse mais une réalité. Et cette société-là, c'est la société américaine. La France est aujourd'hui le pays d'Europe qui la plus grande communauté maghrébine, la plus grande communauté juive, et la plus grande communauté noire. Le multiculturalisme, nous y sommes, malgré la fanfare républicaine qui joue encore. Aujourd'hui, c'est la question de l'islam qui est posée, mais demain, compte tenu des flux migratoires qui ont lieu aujourd'hui et de la croissance démographique en Afrique, c'est la question de l'identité noire qui se posera.

[…]

Robert Putnam se posait la question de savoir pourquoi les politiques sociales étaient plus faibles dans les grandes villes. Et effectivement, le résultat était que les gens ne veulent pas payer pour les pauvres d'une autre communauté. C'est toute l'ambiguïté du rapport actuel à l'État-Providence qui se traduit dans la parole politique. Il existe un discours radical actuellement sur cette question, qui consiste à dire que l'on donne trop d'argent aux chômeurs, aux assistés, etc. Et ce, sans poser la question culturelle qui se cache pourtant derrière. C'est exactement ce qui se passe en France.

Ce qui est amusant, c'est que les libéraux pensent que les Français sont gagnés par le libéralisme et qu'ils sont contre l'État-Providence. C’est faux. Mais la situation paradoxale est qu’aujourd’hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l'État-Providence [pour ne pas que l'argent de la collectivité aille à une autre communauté].
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Roger Scruton :« Notre héritage est aussi la propriété de ceux qui ne sont pas encore nés »

J'aime beaucoup Roger Scruton, comme un Finkielkraut qui ne serait pas embrouillé.

Je me fais beaucoup de souci pour les jeunes, moins de vingt ans (les vieux sont irrécupérables) : la plupart de ceux que je connais sont abrutis, à un degré ou un autre, par les écrans (télé, portable, jeux videos). Il aurait été étonnant qu'il en fut autrement, dans la société de l'abrutissement qui est la nôtre.

Bien entendu, ceux qui viennent de familles stables, avec des principes rigoureux et avec des parents bien dans leur peau, s'en sortent mieux que les autres. Etonnant, non ?


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Réseaux sociaux

Dans les conditions autrefois normales du contact humain, les hommes se liaient d'amitié parce qu'ils étaient en présence l'un de l'autre, qu'ils comprenaient les nombreux signaux subtils, du langage ou du corps, par lesquels autrui témoignait de son caractère, de ses émotions et de ses intentions, et qu'ils forgeaient affection et confiance. L'attention se fixait sur le visage, les mots et les gestes d'autrui. Et lui ou elle, comme personne incarnée, était le point de mire des sentiments amicaux qu'il ou elle inspirait. Ceux qui construisent l'amitié de cette façon sont pleinement conscients qu'ils apparaissent à l'autre de la même façon que l'autre leur apparaît. Le visage de l'autre est un miroir où ils se voient eux-mêmes. Précisément parce que l'attention se fixe sur l'autre, une opportunité de connaissance et de découverte de soi se présente, une opportunité de liberté accrue grâce à l'autre - l'une des joies de la vie humaine. L'objet du sentiment d'amitié vous regarde en retour et répond librement à votre libre activité, amplifiant à la fois votre conscience et la sienne.

En bref, l'amitié, telle qu'elle est traditionnellement envisagée, est un chemin vers la connaissance de soi. Lorsque l'attention se fixe sur un écran, cependant, un changement d'accent marqué se produit. Mon doigt est sur le bouton. À tout moment, je peux faire disparaître l'image, ou passer à une nouvelle rencontre. L'autre est libre dans son propre espace, mais pas véritablement dans le mien, puisqu'il est entièrement dépendant de ma décision de le laisser là où il est. Je retiens l'ultime contrôle et ne prends pas de risque dans l'amitié - comme ce serait le cas si je rencontrais l'autre face à face (…). Émerge entre nous une rencontre à risque réduit, où chacun est conscient que l'autre est fondamentalement retenu, souverain à l'intérieur de son imprenable cyber-château.

Appartenance

Nous sommes des créatures nécessiteuses, et notre plus grand besoin est celui du foyer - le lieu où nous trouvons la protection et l'amour. Nous trouvons ce foyer grâce aux représentations que nous nous faisons de notre propre appartenance. Nous le trouvons non pas seul mais avec les autres. Et toutes nos tentatives pour donner une apparence adéquate à notre environnement - par l'ornement, l'organisation et la création - sont des tentatives pour souhaiter encore mieux la bienvenue à nous-même et à ceux que nous aimons. De ce fait, le besoin humain de beauté n'est pas simplement une addition redondante à la liste des aspirations humaines. Ce n'est pas quelque chose dont nous pourrions nous passer en nous sentant épanouis comme être humains.

Beauté et transmission

La conservation est affaire de beauté ; mais elle est aussi, pour cette raison même, affaire d'histoire et de sens de l'histoire. Certains ont une conception statique de l'histoire, la considérant comme les restes d'un temps passé, que l'on conserve tel un livre où consulter les choses qui ont disparu (…). C'est le concept d'histoire que l'on trouve dans les sentiers «de patrimoine» et les monuments historiques américains: des objets éphémères méticuleusement préservés, posés sur le béton entre des tours de verre hostiles. Mon père y préférait une conception dynamique, selon laquelle l'histoire est un aspect du présent, une chose vivante, qui influence nos projets et se modifie aussi sous leur influence. Le passé, pour lui, n'était pas un livre à consulter, mais un livre dans lequel écrire (…).

Nous ne faisons pas qu'étudier le passé: nous en héritons, et l'héritage apporte avec lui non seulement les droits de propriété, mais les devoirs de la fiducie. Les choses pour lesquelles certains se sont battus ou sont morts ne devraient pas être inconsciemment dilapidées. Car elles sont la propriété de ceux qui ne sont pas encore nés. On devrait voir le conservatisme ainsi, comme partie d'une relation dynamique à travers les générations. Les gens déplorent la destruction de ce qui leur est cher parce qu'elle endommage le tissu de la confiance, les coupant de ceux qui les ont précédés et obscurcissant notre obligation à l'égard de ceux qui nous succéderont. Les terrains vagues des banlieues - comme ceux qui s'étendent depuis Detroit, sur 50 miles, dans chaque direction - sont des lieux où les générations passées et futures sont déconsidérées, des lieux où les voix de ceux qui sont morts et à naître ne sont plus entendues. Ce sont des lieux d'impermanence bruyante, où les générations présentes vivent sans appartenir - où il n'y a pas d'appartenance, puisque l'appartenance est une relation dans l'histoire, une relation qui lie les générations autant présentes que futures, et qui dépend de la perception d'un lieu comme son foyer.

Espérance

Pour les conservateurs, ce n'est pas la fin de l'histoire. La civilisation occidentale nous a offert une autre ressource, par laquelle nos pertes peuvent être comprises et acceptées. Cette ressource est la beauté. Les caractères de la civilisation occidentale qui ont fait de la perte un thème central de notre expérience ont aussi placé la tragédie au centre de notre littérature. Nos œuvres d'art les meilleures sont des méditations sur la perte, toute sorte de pertes (…). Ces œuvres d'art ne nous enseignent pas simplement comment faire face à la perte: elles véhiculent dans une forme imaginaire le concept que des gens plus chanceux étaient capables d'acquérir par les formes élémentaires de la vie religieuse, le concept du sacré (…). Nous devrions vivre dans l'esprit de nos Remembrance Sundays (journées nationales commémoratives en l'honneur des soldats de la Grande-Bretagne et des pays du Commonwealth tombés lors des deux guerres mondiales, NDLR), en voyant dans nos pertes des sacrifices qui ont acheté le sursis dont nous continuons de profiter. Et nous devrions résister à ceux qui voudraient entièrement tourner le dos à la perte, balayer les ombres, les recoins et les vieilles portes, et remplacer la ville par un grand écran de verre au-dessus de l'abîme, où notre regard sera englouti, encore davantage, pour toujours.
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