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vendredi, avril 10, 2020

Je bois donc je suis (R. Scruton)

J'aimais beaucoup Roger Scruton, décédé en janvier. Son dernier article, quelques jours avant sa mort (My 2019), sur la nécessité d'exprimer sa reconnaissance, est d'une élégance typique.

J'ai coutume de dire, pour faire comprendre aux Français, que c'est un Finfkielkraut intelligent et compréhensible.

En 68, il était, contrairement à Finkielkraut, du bon coté des barricades : étudiant anglais en France, il a été immédiatement révulsé par cette révolte d'enfants gâtés, il a compris, comme Pasolini, que des enfants de bourgeois jetaient des pavés sur des prolétaires.

Comme écrivain conservateur, il défendait la beauté (par exemple, contre les éoliennes). C'était aussi un défenseur de la chasse à courre, qu'il pratiquait assidument.

Ce n'était pas un rebelle de pacotille, il s'est rendu plusieurs fois clandestinement de l'autre coté du rideau de fer pour aider des dissidents tchèques.

Venons en au livre de ce jour : deux parties, « Je bois », sur le vin,  « Je suis », plus philosophique et, franchement, sans intérêt, le livre m'est tombé des mains.

En revanche, la première partie, « Je bois », justifie l'achat de cet opuscule.

Scruton connaît remarquablement les vins français. Il aime plus la France que notre actuel gouvernement.

Dans l'éternel débat qui oppose les « terroiristes » (ceux qui croient que le caractère d'un vin est fait par le terroir) et les « viticultistes » (ceux qui croient que le caractère d'un vin est fait par le viticulteur, le cépage et la technique), il est résolument terroiriste, au point qu'il a toujours refusé de mettre les pieds en Bourgogne, pour ne pas confronter l'image qu'il s'en était fait à travers ses vins avec la réalité.

J'étais plutôt viticultiste : le débat parlementaire d'il y a un siècle sur les appellations d'origine entre partisans du terroir (les vignerons) et partisans du cépage (les négociants) a été tranché par des arguments électoraux. Les vignerons étaient plus nombreux que les négociants.

Mais Scruton a des arguments convaincants, d'ordre spirituel : le vin, c'est la terre et le soleil, donc le terroir, et si certains s'égarent à les négliger, c'est circonstanciel, pas fondamental.

Il a une philosophie vineuse qui me plaît : il préfère les seconds. Il trouve que les vins les plus réputés sont devenus l'objet d'intolérables spéculations. Pour lui, Les seconds sont presque aussi bons et beaucoup moins chers, il traque les parcelles voisines des grandes appellations.

Le Chateau Yquem est un vin de snobs sans intérêt. Le seul terroir français dont il ne parle pas est la Champagne.

Ses conseils tombent quelquefois à coté de la plaque : un domaine racheté par Bernard Arnault à 360 € la bouteille, mais il donne pas mal d'idées entre 15 et 30 € la bouteille, ce qui est tout à fait raisonnable.

Très anglais, Scruton associe le roquefort au Sauternes. L'association du roquefort et du cognac est classique : ce sont deux goûts boisés qui se marient bien. Pour le Sauternes-roquefort, j'avais un doute, j'ai essayé. Ca passe bien, c'est comme mettre de la confiture avec le fromage, qui est justement une pratique anglaise.

Il me manque déjà , le père Roger.



lundi, janvier 13, 2020

Décès de Sir Roger Scruton



C'était Finkielkraut en beaucoup mieux.

Ce rapide journal de l'année 2019 permet de juger le calibre bonhomme :

Sir Roger Scruton: 1944-2020 ‘Coming close to death you begin to know what life means, and what it means is gratitude’

Je serais curieux de savoir à quel point il s'est soumis aux ordres des médecins. Je pense à un universitaire (le nom m'échappe) qui a refusé la chimiothérapie parce qu'elle l'empêchait de faire cours jusqu'au bout.

lundi, septembre 19, 2016

Islamisme, sociologie d'en haut et d'en bas, conservatisme à l'anglaise

Je trouve que ces trois articles s'enchaînent assez logiquement :

Quelques arguments pour une lecture moins optimiste du rapport de l'Institut Montaigne sur les musulmans de France

Plus de la moitié des musulmans en France sont des islamistes Ceux qui ont une vision juste de l’islam et, donc, des musulmans en France, ne seront pas surpris.

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La population "générale" compte 11,7% d’inactifs. La population musulmane en compte 29,5%, soit un tiers du groupe considéré. Ce seul chiffre constitue un choc collectif.

D’abord, on peut se demander dans quelle mesure il est acceptable que les "inactifs" revendiquent des changements de règles dans un jeu auxquels ils participent de façon marginale. Surtout, ce chiffre corrobore bien des rumeurs ou des récriminations fréquemment exprimées au sein de la "majorité", qui comprend mal pourquoi on en fait tant pour certaines "minorités" dont Montaigne montre qu’elles participent beaucoup moins qu’elles ne le prétendent à l’effort collectif.

[…]

L’Institut Montaigne a beau jeu d’expliquer que le respect du halal n’est pas religieux, l’évidence raisonnable soutient le contraire. Avec 3/4 des musulmans de France qui réclament du halal à l’école, on est en tout cas très, très loin, d’un islam de France respectueux de la laïcité et des règles républicaines. Quoi qu’aimeraient en dire les gens de l’effondrement narcissique, qui considèrent que se dire français et républicain, c’est déjà être islamophobe et d’extrême-droite.
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Christophe Guilluy : "Le paradoxe, c'est qu'aujourd'hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l'État-Providence"

Je trouve Christophe Guilluy un peu trop optimiste mais je suis d'accord avec sa thèse que le multiculturalisme est le produit naturel du mondialisme.

Marine Le Pen devrait faire très attention aux propos de Guilluy.

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Attention, je ne dis pas qu'il y a eu acceptation [du multiculturalisme], parce que personne n'a voulu une société multiculturelle, et certainement pas les milieux populaires (quelles que soient leurs origines). Ce modèle n'a pas été voulu en tant que tel, ce n'est que la conséquence de l'ouverture. La société française est devenue une société américaine comme les autres. Il suffit de regarder les méthodes de gestion des minorités : quelle différence entre le Royaume-Uni et la France ? Un jeune Pakistanais à Londres a à peu près le même ressenti qu'un jeune maghrébin en France, un jeune Noir de Bristol par rapport à un jeune Noir de Villiers-le-Bel.

Le problème ici, c'est la différence entre le multiculturalisme à 10 000 euros et le multiculturalisme à 1 000 euros. À 1 000 euros, les choix résidentiels et scolaires sont de 0. Ce qui veut dire cohabitation totale. Si vous habitez dans un pavillon bas de gamme au fin fond de l'Oise et que la cohabitation est difficile avec les familles tchétchènes installées à côté de chez vous, vous ne pouvez pas déménager. En revanche, le bobo de l’Est parisien qui s'achète un loft s’assure grâce au marché de son voisinage et, au pire, peut toujours déménager ou déscolariser ses enfants si cela se passe mal. C'est la seule différence. Parce que pour toutes ces questions, et contrairement à ce que laisse entendre la doxa médiatique, nous sommes tous pareils. En haut, en bas, toutes les catégories sociales, quelles que soient les origines... Ce qui change, c'est le discours d'habillage. Le "je suis pour la société ouverte" ne se traduit pas dans la réalité. La norme, c’est l’érection de frontières invisibles dans les espaces multiculturels ou le séparatisme car personne ne veut être minoritaire.

La société multiculturelle est une société avec des tensions réelles et une paranoïa identitaire pour tout le monde. Les blancs pensent que les musulmans vont prendre le terrain, les maghrébins pensent que les Français sont racistes, les Noirs considèrent que les Arabes leur en veulent, les Juifs sont dans une relation conflictuelle avec les musulmans.

Aujourd'hui, c'est la tension avec l'islam qui monopolise le débat, en raison de la présence d'une importante communauté en France, (et en extension) mais également en raison du réveil de l'islam dans le monde musulman. Nous sommes sur une logique démographique avec un islam qui prend de plus en plus de place. Dans une telle configuration, si une partie de la communauté se radicalise, elle devient de fait beaucoup plus visible. En réalité, sur ces questions il n’y a pas "les bons" et "les méchants" : nous sommes face à des comportements universels. Il est possible de faire comprendre à l'autre que ce qui se passe aujourd'hui avec le FN est d'une banalité extrême. En expliquant que ce qui se passe, c'est que le vote FN est un vote de "blédard", d’attachement à son "village", d’une volonté banale de ne pas devenir minoritaire, surtout pour les catégories populaires, quelles que soient leurs origines, qui n’ont pas les moyens d’ériger des frontières invisibles. C’est vrai en France, mais aussi en Algérie, au Sénégal ou en Chine : ces ressorts sont universels. Tout le monde peut le comprendre.

Nous sommes dans cette complexité du monde multiculturel, que nous n'avons pas choisi. Quand je dis "nous", les falsificateurs laissent entendre qu’il s’agit d’un comportement de "petit blanc". C’est faux, cette perception est commune à tous les individus quelles que soient leurs origines. Les musulmans ne sont pas plus partisans de la société multiculturelle que les Juifs, les Chinois, les Français blancs ou les Noirs. Ils la pratiquent mais sans l’avoir choisie. Cette société idéalisée par la classe dominante, elle est ce qu'elle est, avec sa dose de séparatisme. Ce qui pose la question du séparatisme, qui n'est pas une hypothèse mais une réalité. Et cette société-là, c'est la société américaine. La France est aujourd'hui le pays d'Europe qui la plus grande communauté maghrébine, la plus grande communauté juive, et la plus grande communauté noire. Le multiculturalisme, nous y sommes, malgré la fanfare républicaine qui joue encore. Aujourd'hui, c'est la question de l'islam qui est posée, mais demain, compte tenu des flux migratoires qui ont lieu aujourd'hui et de la croissance démographique en Afrique, c'est la question de l'identité noire qui se posera.

[…]

Robert Putnam se posait la question de savoir pourquoi les politiques sociales étaient plus faibles dans les grandes villes. Et effectivement, le résultat était que les gens ne veulent pas payer pour les pauvres d'une autre communauté. C'est toute l'ambiguïté du rapport actuel à l'État-Providence qui se traduit dans la parole politique. Il existe un discours radical actuellement sur cette question, qui consiste à dire que l'on donne trop d'argent aux chômeurs, aux assistés, etc. Et ce, sans poser la question culturelle qui se cache pourtant derrière. C'est exactement ce qui se passe en France.

Ce qui est amusant, c'est que les libéraux pensent que les Français sont gagnés par le libéralisme et qu'ils sont contre l'État-Providence. C’est faux. Mais la situation paradoxale est qu’aujourd’hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l'État-Providence [pour ne pas que l'argent de la collectivité aille à une autre communauté].
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Roger Scruton :« Notre héritage est aussi la propriété de ceux qui ne sont pas encore nés »

J'aime beaucoup Roger Scruton, comme un Finkielkraut qui ne serait pas embrouillé.

Je me fais beaucoup de souci pour les jeunes, moins de vingt ans (les vieux sont irrécupérables) : la plupart de ceux que je connais sont abrutis, à un degré ou un autre, par les écrans (télé, portable, jeux videos). Il aurait été étonnant qu'il en fut autrement, dans la société de l'abrutissement qui est la nôtre.

Bien entendu, ceux qui viennent de familles stables, avec des principes rigoureux et avec des parents bien dans leur peau, s'en sortent mieux que les autres. Etonnant, non ?


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Réseaux sociaux

Dans les conditions autrefois normales du contact humain, les hommes se liaient d'amitié parce qu'ils étaient en présence l'un de l'autre, qu'ils comprenaient les nombreux signaux subtils, du langage ou du corps, par lesquels autrui témoignait de son caractère, de ses émotions et de ses intentions, et qu'ils forgeaient affection et confiance. L'attention se fixait sur le visage, les mots et les gestes d'autrui. Et lui ou elle, comme personne incarnée, était le point de mire des sentiments amicaux qu'il ou elle inspirait. Ceux qui construisent l'amitié de cette façon sont pleinement conscients qu'ils apparaissent à l'autre de la même façon que l'autre leur apparaît. Le visage de l'autre est un miroir où ils se voient eux-mêmes. Précisément parce que l'attention se fixe sur l'autre, une opportunité de connaissance et de découverte de soi se présente, une opportunité de liberté accrue grâce à l'autre - l'une des joies de la vie humaine. L'objet du sentiment d'amitié vous regarde en retour et répond librement à votre libre activité, amplifiant à la fois votre conscience et la sienne.

En bref, l'amitié, telle qu'elle est traditionnellement envisagée, est un chemin vers la connaissance de soi. Lorsque l'attention se fixe sur un écran, cependant, un changement d'accent marqué se produit. Mon doigt est sur le bouton. À tout moment, je peux faire disparaître l'image, ou passer à une nouvelle rencontre. L'autre est libre dans son propre espace, mais pas véritablement dans le mien, puisqu'il est entièrement dépendant de ma décision de le laisser là où il est. Je retiens l'ultime contrôle et ne prends pas de risque dans l'amitié - comme ce serait le cas si je rencontrais l'autre face à face (…). Émerge entre nous une rencontre à risque réduit, où chacun est conscient que l'autre est fondamentalement retenu, souverain à l'intérieur de son imprenable cyber-château.

Appartenance

Nous sommes des créatures nécessiteuses, et notre plus grand besoin est celui du foyer - le lieu où nous trouvons la protection et l'amour. Nous trouvons ce foyer grâce aux représentations que nous nous faisons de notre propre appartenance. Nous le trouvons non pas seul mais avec les autres. Et toutes nos tentatives pour donner une apparence adéquate à notre environnement - par l'ornement, l'organisation et la création - sont des tentatives pour souhaiter encore mieux la bienvenue à nous-même et à ceux que nous aimons. De ce fait, le besoin humain de beauté n'est pas simplement une addition redondante à la liste des aspirations humaines. Ce n'est pas quelque chose dont nous pourrions nous passer en nous sentant épanouis comme être humains.

Beauté et transmission

La conservation est affaire de beauté ; mais elle est aussi, pour cette raison même, affaire d'histoire et de sens de l'histoire. Certains ont une conception statique de l'histoire, la considérant comme les restes d'un temps passé, que l'on conserve tel un livre où consulter les choses qui ont disparu (…). C'est le concept d'histoire que l'on trouve dans les sentiers «de patrimoine» et les monuments historiques américains: des objets éphémères méticuleusement préservés, posés sur le béton entre des tours de verre hostiles. Mon père y préférait une conception dynamique, selon laquelle l'histoire est un aspect du présent, une chose vivante, qui influence nos projets et se modifie aussi sous leur influence. Le passé, pour lui, n'était pas un livre à consulter, mais un livre dans lequel écrire (…).

Nous ne faisons pas qu'étudier le passé: nous en héritons, et l'héritage apporte avec lui non seulement les droits de propriété, mais les devoirs de la fiducie. Les choses pour lesquelles certains se sont battus ou sont morts ne devraient pas être inconsciemment dilapidées. Car elles sont la propriété de ceux qui ne sont pas encore nés. On devrait voir le conservatisme ainsi, comme partie d'une relation dynamique à travers les générations. Les gens déplorent la destruction de ce qui leur est cher parce qu'elle endommage le tissu de la confiance, les coupant de ceux qui les ont précédés et obscurcissant notre obligation à l'égard de ceux qui nous succéderont. Les terrains vagues des banlieues - comme ceux qui s'étendent depuis Detroit, sur 50 miles, dans chaque direction - sont des lieux où les générations passées et futures sont déconsidérées, des lieux où les voix de ceux qui sont morts et à naître ne sont plus entendues. Ce sont des lieux d'impermanence bruyante, où les générations présentes vivent sans appartenir - où il n'y a pas d'appartenance, puisque l'appartenance est une relation dans l'histoire, une relation qui lie les générations autant présentes que futures, et qui dépend de la perception d'un lieu comme son foyer.

Espérance

Pour les conservateurs, ce n'est pas la fin de l'histoire. La civilisation occidentale nous a offert une autre ressource, par laquelle nos pertes peuvent être comprises et acceptées. Cette ressource est la beauté. Les caractères de la civilisation occidentale qui ont fait de la perte un thème central de notre expérience ont aussi placé la tragédie au centre de notre littérature. Nos œuvres d'art les meilleures sont des méditations sur la perte, toute sorte de pertes (…). Ces œuvres d'art ne nous enseignent pas simplement comment faire face à la perte: elles véhiculent dans une forme imaginaire le concept que des gens plus chanceux étaient capables d'acquérir par les formes élémentaires de la vie religieuse, le concept du sacré (…). Nous devrions vivre dans l'esprit de nos Remembrance Sundays (journées nationales commémoratives en l'honneur des soldats de la Grande-Bretagne et des pays du Commonwealth tombés lors des deux guerres mondiales, NDLR), en voyant dans nos pertes des sacrifices qui ont acheté le sursis dont nous continuons de profiter. Et nous devrions résister à ceux qui voudraient entièrement tourner le dos à la perte, balayer les ombres, les recoins et les vieilles portes, et remplacer la ville par un grand écran de verre au-dessus de l'abîme, où notre regard sera englouti, encore davantage, pour toujours.
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mardi, juin 28, 2016

Roger Scruton sur le Brexit

J'aime bien Roger Scruton (relisez le billet en lien), c'est un libéral conservateur, un type qu'on ne trouve pas en France. Chez nous, on est soit libertarien, soit progressiste étatiste, soit conservateur étatiste, je n'ai jamais vraiment compris ce dernier cas puisque, à mes yeux, l'Etat est l'instrument du progressisme, mais bon, on n'est pas obligé de partager mes lumières !







dimanche, décembre 28, 2014

How to be a conservative (R. Scruton)

On décrit à tort Roger Scruton comme le Finkielkraut anglais, alors qu'il est limpide, léger et précis, là où notre Finkie est abscons, brouillon et obscur.

Son livre est une sorte d'anti-Zemmour libéral-conservateur.

Ce n'est pas Scruton qui se laisserait aller à des nostalgies napoléoniennes qu'il faut bien qualifier de ridicules.

Il reprend l'idée de Burke de démocratie totale, impliquant non seulement les vivants mais aussi les morts et les hommes pas encore nés.

Idée que Chesterton a rendue, concernant les morts, avec la force qu'on lui connaît : «[La tradition] est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l'oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. [...] La tradition proteste contre le fait que les gens soient disqualifiés par un accident, leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien même si c'est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien, même si c'est notre père. En tout cas, je n'arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition : il me semble évident qu'il s'agit d'une seule et même idée.»

La nation est le seul espace où cette démocratie totale est possible, car elle crée un lien territorial permettant de dire «nous», alors que les autres liens humains envisageables, ethniques ou religieux, ne permettent pas cette démocratie totale.

C'est pourquoi le projet européiste de dissolution des nations dans un Moloch technocratique bruxellois est fondamentalement anti-démocratique et porteur de chaos.

Scruton articule de manière élégante la nécessité pour les conservateurs d'être aussi, dans certaines limites, libéraux. Et justifie aussi de ne pas transformer le libéralisme en libertarisme.

Il classe les associations suivant deux axes : droits/devoirs et volontaires/involontaires.

Adhérer à une association de rolleristes en tutus roses est un acte volontaire qui crée plus de droits que de devoirs. Inversement, recevoir une nationalité, c'est adhérer de manière involontaire (le bébé ne choisit pas sa nationalité) à une association (la nation), qui crée plus de devoirs que de droits (dans une vraie nation, pas dans les supermarchés de prestations sociales et de clientélismes que sont devenues les nations contemporaines).

Scruton reproche aux libertariens et aux libéraux non-conservateurs de négliger toutes les associations qui ne sont pas du premier type, volontaires et créatrices de droits. Or, l'homme n'est pas un être déraciné flottant dans l'espace et vivant dans l'instant. Son être est aussi constitué par des associations involontaires créatrices de devoirs (nation, famille, etc.)

La vision des libertariens d'un homme totalement soumis à sa propre volonté entraine la marchandisation de tout. En effet, si je suis maître de moi à 100 % sans devoirs extérieurs, je peux vendre tout ce qui est à moi : mes biens, mon travail, mon corps, mes organes, mes sentiments.

Or, suivant l'excellent mot de Wilde, «le cynique est celui qui connaît le prix de tout et la valeur de rien». L'essentiel pour les hommes est ce qui a une valeur mais pas de prix : l'amour, l'amitié, la connaissance ... Autrement dit, l'homme n'est pas réductible, contrairement aux visions socialiste ou libertarienne, à l'homo oeconomicus.

Pour Scruton, les choses sont claires : il y a l'espace où les choses ont un prix, elles sont soumises au marché  et, dans ce domaine, il faut être libéral sans retenue puisque on est dans le domaine de l'homme déraciné et instantané. Et il y a l'espace où les choses ont une valeur qu'il est hors de question de soumettre à des transactions, le guide est la tradition, l'usage.

Il y a donc, contrairement à ce que prétend Zemmour (1) une barrière possible entre libéralisme économique et foutoir sociétal, l'un n'entraîne pas mécaniquement l'autre.

Scruton entonne le couplet habituel sur la religion et la famille, bases d'une société cohérente et harmonieuse.

Il prend acte du fait que les lois étatiques modelant la famille (l'Etat est sorti de son rôle), spécialement celles facilitant le divorce, ont détruit la famille.

Son point de vue est intéressant : il déconseille aux conservateurs de continuer à demander à l'Etat de modeler la famille suivant leurs souhaits, à l'ancienne. Car ces revendications valident le fait que l'Etat doit se mêler de modeler la famille, dans un  sens ou un autre, ce qui est, à son avis, le coeur du problème.

Les conservateurs doivent vivre une vie de famille à l'ancienne, sans divorcer, et quand leur exemple fera tache d'huile, l'Etat rétablira naturellement les lois anciennes. Je soupçonne qu'il y a, derrière ce raisonnement au premier abord irénique, bien qu'il ne le dise pas, l'idée que les familles post-modernes sont quasi-stériles tandis que les familles traditionnelles sont plus prolifiques et, que, une fois épuisés les charmes de la post-modernité, le temps travaillera pour la famille traditionnelle.

L'Etat, de son point de vue, doit se contenter de prendre acte de la tradition.

Scruton, qui ne rejette pas la technique moderne, parle longuement d'internet. Il craint la virtualisation des relations humaines avec la déresponsabilisation qui l'accompagne.

Pour lui comme pour moi, une vraie conversation ne peut avoir lieu qu'en chair et en os, ni par téléphone, ni par «tchat», ni par SMS.

Quand je vois des jeunes qui n'arrêtent pas de pianoter sur leur portable, je suis terrifié et ils me font pitié : ils sont pris en tenaille, d'une part, ils ne savent pas débrancher, d'autre part, ils n'ont pas une vraie conversation. Autrement dit, ils sont accros à des ersatz de relations humaines. Ils sont accros à de la camelote.

Et qu'on ne me dise pas que je suis un vieux crouton qui n'a rien compris à la modernité, que les jeunes sont merveilleux, qu'ils s'adaptent et inventent des modes de communication dignes d'extase, ce sont des histoires que des adultes qui ont failli à leur mission d'éducation se racontent pour se rassurer et se justifier : ce que les jeunes ne savent pas parce qu'on ne le leur a pas appris, ça leur manque, point barre. Je suis sûr qu'au fond de sa caverne, M. Cro Magnon organisait un diner aux chandelles avec steak de mammouth et vins fins pour conquérir sa dulcinée, il ne lui envoyait pas des signaux de fumée.

Scruton invite les conservateurs à ne pas hésiter à entrer dans les détails techniques de ces sujets tant ils lui semblent importants.

En bon Anglais, Scruton consacre du temps au rire et à l'humour. Ce n'est pas un socialiste (sauf Alfred Sauvy) qui ferait ça (2). Il fait un parallèle intéressant entre l'humour et l'art, qui permet au passage de juger l'«art» contemporain.

L'art et l'humour remplissent deux fonctions sociales importantes, sont le propre de l'homme.

En art comme en humour, il peut y avoir un jugement, qui, s'il ne se met pas en équations, n'est pas pour autant totalement subjectif. On peut argumenter de façon objective sur les qualités et les défauts d'un tableau et d'une blague.

En art comme en humour, il y a le bon goût et le mauvais goût, et, au sein d'une communauté, les critères de bon goût et de mauvais goût sont assez clairs, même s'il y a des cas litigieux.

Vous avez compris : Scruton assassine la fumisterie de l'«art» contemporain qui consiste à prétendre à la subjectivité complète. Il suffirait que le premier connard étale de la merde sur une toile en criant  «c'est de l'art» pour que personne, au nom de la subjectivité et de «tout se vaut», ne puisse le contester. Hé bien non !

De l'«art» contemporain, qui n'est qu'une affaire de gros sous entre ploutocrates incultes, Scruton passe à l'économisme. Il insiste sur le fait que l'économie est devenue une idéologie, l'économisme, le jour où les économistes ont oublié leur place et cessé de penser que l'économie n'était, suivant l'étymologie, que le soin des choses de la maison. Quand les gens ont été déracinés par la modernité, ils ont perdu leur maison symbolique, l'économie a été déracinée elle aussi et est devenue l'économisme. Des penseurs mauvais, bientôt relayés par les politiciens, les ont encouragé à penser que le plus important dans la vie étaient les choses qui avaient un prix alors que l'être humain étant spirituel, son besoin fondamental, une fois qu'il est nourri et logé, ce sont les choses qui ont une valeur et pas de prix.

Les politiciens ont été complètement conquis par l'économisme. Ils ne savent parler de rien d'autre que de courbes du chômage et taux de croissance. L'immigrationisme vient aussi de l'économisme : l'homo oeconomicus vit tout entier dans le présent, sans racines, sans culture, sans histoire, sans rien de toutes ces choses qui, justement, posent problème dans l'immigration de masse.

Comment en est-on arrivé là ? Pour les gauchistes, c'est clair : on milite dans une ONG, puis on devient fonctionnaire et on finit politicien véreux et incompétent en ayant passer sa vie à distribuer l'argent des autres. On fait toute une carrière sans avoir jamais accompli ce que les gens ordinaires appellent un jour de travail. Dans ces conditions, nul mystère a ce qu'on n'ait aucune épaisseur ni aucune valeur et qu'on ne croit qu'à l'économie. Je vous décris là tous nos gauchos: de Hollande à Vallaud-Belmachin.

Mais pour les droitiers ? Problème qui n'existe pas en France, puisqu'il n'y a plus de droitiers depuis longtemps, le dernier ayant été, malgré tout, Pompidou. Scruton rappelle que Margaret Thatcher a été virée par la jeune garde du parti tory pour avoir refusé l'économisme. C'est assez clair dans ses discours qu'elle avait des valeurs et qu'elle les défendait. La poll tax qui a servi de prétexte pour la renverser n'obéissait pas qu'à une logique économique.

Les droitiers viennent beaucoup du milieu des consultants, qui n'ont ni âme ni scrupules (j'en connais : s'ils ont une âme, elle est vachement bien planquée). Or, le conservatisme est justement fondé sur la préservation des choses qui ont une âme.

La soumission aux journalistes, de gauche (pléonasme), fait le reste.

Pour inverser ce mouvement destructeur, la bonne stratégie de conquête conservatrice est de s'attacher à toutes les choses qui ont une valeur et pas de prix, autrement dit, de prendre en charge toutes les dimensions de l'homo sapiens que n'a pas l'homo oeconomicus et qui sont négligées par nos salopards de politiciens modernes (Juppé et Hollande en sont des exemples si caricaturaux qu'on les croirait inventés pour justifier le conservatisme politique). C'est un boulevard politique pour qui aura l'originalité de le prendre.

Par exemple, la beauté. On peut imaginer une écologie conservatrice au nom de la beauté des paysages, un urbanisme conservateur au nom de la beauté des villes. Il est très facile de faire les mêmes raisonnements pour la connaissance, la reconnaissance, la nation, la culture, la tradition, la gastronomie, etc.

Cela n'a rien d'abstrait : mes fidèles lecteurs connaissent cette superbe lettre de George Pompidou sur la préservation des arbres au bord des routes. Au nom de l'amitié et de la vie de famille, la question du travail du dimanche est vite tranchée.

Pour conclure, Scruton pense que la déchristianisation est une catastrophe, mais cela ne sert à rien de le regretter, il faut en prendre son parti. Le christianisme nous a appris que les pertes et les douleurs sont, à l'image de la Passion de Jésus-Christ, des sacrifices fertiles, contrairement aux philosophies orientales, où la douleur est une motivation pour se retirer du monde.

C'est pourquoi, en se déchristianisant, les occidentaux fuient les douleurs de la vie (le deuil, l'amour, ...). Ils risquent (c'est déjà en cours), par sécheresse d'âme, de créer une société très dure, où on nie ses propres douleurs, mais, surtout celles des autres. D'où la popularité de l'euthanasie : il n'y a vraiment pas loin, en pratique, de la mort pour soi à la mort des autres, qui nous dérangent par leur agonie, fort couteuse qui plus est.

Pour conclure,  Scruton invite les conservateurs à ne pas oublier qu'en occident la beauté est liée à la grandeur du sacrifice salvateur. Je vous laisse méditer ces belles paroles.

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(1) : j'en veux à Zemmour de son manque de finesse parce qu'il est intelligent. Les autres journalistes prétendus de droite, c'est différent. Finalement, parmi les journalistes, il n'y a qu'Ivan Rioufol qui ait une vision globale qui m'agrée.

(2) : Jean Raspail : «Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe, parce qu’ils savent qu’ils vont mourir pour quelque chose d’impalpable jailli de leurs fantasmes, à mi-chemin entre l’humour et le radotage. Peut-être est-ce un peu plus subtil : le fantasme cache une pudeur d’homme bien né qui ne veut pas se donner le ridicule de se battre pour une idée, alors il l’habille de sonneries déchirantes, de mots creux, de dorures inutiles, et se permet la joie suprême d’un sacrifice pour carnaval. C’est ce que la gauche n’a jamais compris et c’est pourquoi elle n’est que dérision haineuse. Quand elle crache sur le drapeau, urine sur la flamme du souvenir, ricane au passage des vieux schnoques à béret et crie « Woman’s lib ! » à la sortie des mariages en blanc, pour ne citer que des actions élémentaires, elle le fait d’une façon épouvantablement sérieuse, « conne » dirait-elle si elle pouvait se juger. La vraie droite n’est pas sérieuse. C’est pourquoi la gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. La gauche est un incendie qui dévore et consume sombrement. En dépit des apparences, ses fêtes sont aussi sinistres qu’un défilé de pantins à Nuremberg ou Pékin. La droite est une flamme instable qui danse gaiement, feu follet dans la ténébreuse forêt calcinée.»