Ce n'est pas un fantasme de ma part : dans les allées du pouvoir macronien, on traite Raoult de « gourou populiste », l'insulte politique suprême. Autrement dit, notre gouvernement aborde une question pratique de vie et de mort « comment combattre l'épidémie ? » en termes politiques « identifier et détruire nos ennemis politiques ».
Un peu long, il n'a pas l'esprit de synthèse mais ça a le mérite d'être clair :
Je n'aime pas beaucoup Emmanuel Todd : il est vaniteux à en crever et criminel lorsqu'il minimise l'islamisation de la France.
Mais nous retrouvons sur un certain nombre de points :
La sortie de l'Euro et ceux qui la refusent.
Comme tous les gens intelligents, Todd sait que l'Euro nous tue (il a été fait pour ça) et qu'il est urgent d'en sortir (Charles Gave et Jacques Sapir, qui ont oublié d'être cons, l'ont expliqué cent mille fois) :
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Fouletitude de gens ne veulent pas le voir, ils sont partisans du sadisme économique. Ils préconisent les « réformes » sans sortie de l'Euro comme ils préconiseraient l'amputation sans anesthésie.
Ils sont ceux que Todd appellent « les losers d'en haut » :
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J'en connais plein. Parce qu'ils partent en vacances loin et que leurs enfants étudient et s'installent à l'étranger, ils se croient les gagnants de la mondialisation, ils pensent qu'ils ont plus d'intérêts en commun avec la caste de Macron qu'avec les Gilets Jaunes.
Ils se sentent (nous sommes largement dans l'impensé) un intérêt à ce que le Système continue, ils croient qu'ils ont à perdre au changement (beaucoup de retraités ont peur du changement par principe. Ils votent beaucoup), notamment leur position sociale et leur patrimoine, et ils voteront toujours, toujours, toujours contre la sortie de l'Euro. C'est ce que Christophe Guilluy appelle « le vote patrimonial ».
Jusqu'au jour où leur chute leur ouvrira les yeux : ils s'apercevront alors que, contrairement à Carlos Ghosn, ils n'ont pas les moyens de prendre un jet privé pour fuir le bordel et qu'ils doivent assumer le sort commun de la France, des Français et des Gilets Jaunes.
Mais il sera un peu tard : c'est toujours la même histoire avec les cons. Ils arrivent qu'ils finissent par comprendre, mais quand c'est trop tard.
Escalade de la violence et désir de vengeance de la classe dirigeante sur le peuple : l'Etat anthropophage.
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Moi aussi, je suis estomaqué (j'en ai déjà parlé ici) par la violence des petits bourgeois envers les Gilets Jaunes.
Ce sont des propos que je peux tenir vis-à-vis d'ennemis étrangers, comme la racaille de banlieue (et encore). Eux, il les tiennent vis-à-vis de Français.
L'explication de Todd me semble bonne. C'est d'ailleurs aussi celle de Zemmour.
Depuis que, dans les années 1710, après la terrible guerre de succession d'Espagne, les élites françaises ont compris qu'elles pouvaient faire leur deuil de l'hégémonie européenne, elles ne cessent de se venger de leurs ambitions perdues sur le peuple français, qui, à leurs yeux, a failli (Hitler pensait la même chose du peuple allemand en 1945).
Ce qu'écrit Voltaire sur la populace ne surprendrait personne dans la bouche d'un macroniste sur les Gilets Jaunes (à part, bien entendu, le style : Voltaire en avait un superbe, le macroniste parle à peine français ... dans ses meilleurs jours).
En route vers la tyrannie
La conclusion générale de Todd (plus dans d'autres articles que dans celui-ci) fait froid dans le dos, mais, hélas, on la voit déjà prendre corps : dans une société en décomposition comme la nôtre, où les relations sociales se fragmentent, les contre-pouvoirs s'amenuisent et l'Etat, lui-même pourri, en décomposition, inefficace, devient par comparaison plus fort.
C'est le scénario à la sud-américaine : rien ne marche mais la junte se maintient au pouvoir facilement.
D'ailleurs, si le prochain président de la république française, c'était lui (à gauche sur l'image) ?
Le rejet des chefs, de n'importe quel chef, était habile au début, en rendant les Gilets Jaunes insaisissables. Je l'ai même salué comme une habileté.
Mais l'anarchisme, l'auto-gestion, c'est une coquetterie d'intellectuel. Ca ne marche jamais très longtemps.
Et au lieu de l'émergence d'authentiques personnalités comme je l'espérais, nous avons eu des abrutis gauchistes comme Nicolle et Rodriguez, soigneusement sélectionnés par les médias. Il y en avait d'autres possibles, qui tenaient un tout autre discours, comme Fabrice Grimal, mais ceux-là ont bien sûr été ignorés par les journalistes.
Autrement dit, comme les Gilets Jaunes ont refusé de se choisir des chefs, les médias ont comblé le vide et choisi pour eux. Il ne faut pas s'étonner du résultat.
Les Gilets Jaunes militants ont-ils compris la leçon ? Je ne sais pas.
Mais les Français, eux, sont de plus en plus mûrs pour suivre un chef, n'importe lequel, pourvu qu'il leur parle de la France. Et s'il se trouve, pour notre malheur, que ça soit un idiot, nous subirons la punition du destin.
C’est tout à fait transposable en France, sauf que le corps électoral français (de plus en plus différent du peuple, vu le taux d’abstention) a porté au pouvoir un anti-patriote : Macron est le Destructeur, l’anti-France personnifiée. Voter Macron au 1er tour, au 2ème tour, au 3ème tour, au 122ème tour, c’est de la trahison.
Je l’ai expliqué à des collègues qui, bien évidemment, ont voté trahison. Je suis un grand diplomate.
Christophe Guilluy a tout dit : « Le vote Macron est un vote patrimonial ». Qu’en termes délicats ces choses là sont dites.
Ou cet exquis dialogue de Serge Federbusch que j'aime à répéter :
_ Que représentent les Gilets Jaunes (sous-entendu, les vrais, du début, pas les récupérateurs gauchistes du Système (1)) ?
Je n’en ai pas grand'chose à faire du mouvement de grève actuel, car, en même temps, c’est :
♘ un truc qui emmerde Macron et ça c’est toujours bon à prendre (mis à part que, si ça s'éternise, il pourra peut-être récupérer le mouvement à son profit).
♘ un grand classique du théâtre social français et qui n'a aucun potentiel révolutionnaire (rappelez moi combien il y a eu de précédents dont pas un n'a freiné la dérive étatiste, mondialiste, immigrationniste, de la France). Les syndicats continuent à être les alliés du Système.
En fait, tout cela s'inscrit dans l'admirable (sur le plan technique) et méprisable (sur le plan moral) récupération des Gilets jaunes par le Système avec la complicité des gauchistes.
La colère des Gilets Jaunes originels a été avalée et amortie. Et cette comédie classique sur les retraites sert à remettre cette histoire dérangeante de Gilets Jaunes dans des chemins de contestation connus et et maitrisés beaucoup moins dérangeants.
Le révolutionnarisme des syndicats et des gauchistes, tous bons bourgeois, est de pacotille, et sert, grâce à une opposition en carton-pâte, à entretenir l'illusion du Système vaguement démocratique.
Souvenez vous que les syndicats méprisaient les Gilets Jaunes originels et les traitaient de fascistes parce qu'ils avaient peur de leur revendication authentiquement révolutionnaire « Arrêtez d'emmerder les Français ».
Et aussi à cause de leurs commentaires bien sentis sur l'immigration.
En revanche, débattre de la manière dont l'Etat-nounou va continuer à s'immiscer dans nos vies n'a rien de révolutionnaire, bien au contraire.
Les syndicats n'ont pas changé. En même temps, ils ont réussi à changer les Gilets Jaunes.
Mais, d'autres, à droite notamment, ferment les yeux, ne veulent pas comprendre.
J'ai entendu, lors d'une réunion de quartier, ces enculés de Pécresse et de Devedjian ironiser sur les Gilets Jaunes dans une sordide connivence avec les électeurs du département le plus riche de France. C'était écoeurant de mépris social.
Ils croient malin de ne pas voir. Ils se pensent supérieurement intelligents de préférer, selon le mot de Goethe, « une injustice à un désordre ».
C'est une vision à très courte vue.
Préférer une injustice à un désordre ? Pourquoi pas ? Le monde est plein de mille petites injustices et on deviendrait fou à toutes les combattre. Mais, à force de trop tolérer, on finit par tout accepter. Alors, ce n'est plus une injustice que l'on tolère, mais l'injustice, au sens large, envahissante, effrayante, qui pourrit toute vie sociale.
La grande leçon de Péguy sur l'affaireDreyfus, c'est qu'une trop grande injustice devient en soi un désordre.
Mais allez expliquer ça à des bourgeois crispés sur leurs avoirs.
L'alternative qui se présente à nous n'est pas folichonne :
1) soit les Français désespèrent, à coup de télévision, de jeux videos et de psychotropes. Mais ce n'est pas le pays dans lequel j'ai envie de vivre (les urbains qui vivent dans leur bulle s'en foutent, des Français qui désespèrent).
2) soit les Français se révoltent et j'ai peur des violences qui suivront.
Aujourd'hui, nous lisons des condamnations ravageuses de l'étroitesse d'esprit (pas seulement vis-à-vis de la montée du nazisme) de la bourgeoisie française des années 30 mais je ne doute pas que les historiens futurs condamnent avec une égale sévérité notre bourgeoisie des années 2000-2020.
Nous avons vraiment la droite la plus bête du monde : les Gilets Jaunes lui ouvrent un boulevard et ces cons font la fine bouche, par lâcheté, par pusillanimité, par bêtise. On imagine sans peine ce qu'un Johnson, un Trump, un Salvini, feraient des Gilets Jaunes.
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(1) : le préfet Lallement (le bien nommé) dans ses oeuvres : ici et là.
(2) : ici. Comprenez bien ce que signifie qu'un policier cherche (les témoignages de policiers sur la précision des LBDs ne laissent aucun doute : c'est délibéré) à éborgner un type qui discute. On n'est plus du tout dans le maintien de l'ordre. On est dans le terrorisme (au sens propre : on cherche à terroriser) vis-à-vis des opposants. C'est la même logique que les escadrons de la mort sud-américains, seul le degré de violence diffère. Et encore, mutiler, éborgner, ce n'est pas anodin. J'ai honte de la police française.
Tous les lucides (pas les lucioles !) savent que le pouvoir macronien utilise les Black Blocks (qui sont des opposants de pacotille, complices objectifs) pour pourrir les manifestations des Gilets Jaunes et discréditer ses vrais opposants. Xavier Raufer a eu quelques fortes paroles sur le sujet.
Depuis un an que les Gilets Jaunes manifestent, cette réflexion me hante : pourrir les manifestations d'opposants, instrumentaliser l'appareil judiciaire (avec la complicité des juges), ce sont des méthodes de dictature, plus exactement, de tyrannie.
Vous me direz, dans les années 60-70, le pouvoir gaullo-pompidolo-giscardien n'était pas toujours tendre avec les ses opposants. Mais il y a une différence fondamentale : son comportement ne l'empêchait pas de rechercher par ailleurs des solutions politiques. Il suffit de voir la transformation de la France entre 1965 et 1980 (quoiqu'on en pense).
Alors que, inversement, Macron réprime pour ne pas changer de politique. Sa mission historique est de gérer l'appauvrissement et la disparition de la France, il a l'intention de la remplir sans faillir (en conséquence, ceux qui votent Macron sont des traitres).
Toujours la même question lancinante : l'expression politique des Gilets Jaunes. Trump, Salvini, Johnson ... et en France ? Ne me répondez pas « Le Pen » : comme son père, elle ne songe qu'à faire tourner la PME familiale, pas à prendre le pouvoir.
L'incapacité à représenter les Gilets jaunes est une faillite (une de plus !) de la classe dirigeante française. Il est mortifère qu'un courant politique important n'ait pas de porte-paroles dans les élites. Pourquoi n'y a-t-il pas un Farage ou un Johnson des GJ ?
J'ai mis cet article parce que j'aime bien l'image de Macron chauffard en délite de fuite.
Son attitude vis-à-vis des Gilets Jaunes correspond exactement à ça : le type qui a fait une grosse saloperie et qui fait semblant de rien en espérant que personne ne l'a vu, que les choses vont entrer dans l'ordre d'elles-mêmes sans qu'il ait à assumer les conséquences.
Sur les Gilets jaunes, la réponse lapidaire de Serge Federbusch (candidat de droite indépendant à la mairie de Paris) : « Que représentent les Gilets jaunes ? Le patriotisme ».
Un patriotisme, parfois idiot, souvent foutraque, mais patriotisme quand même, et fondamentalement bon. De plus, il y a une réponse politique aux Gilets jaunes : le gaullisme, c’est-à-dire un mouvement capable d’unir une grosse fraction du peuple et une grosse fraction de la bourgeoisie et qui se soucie vraiment de la France. C’est exactement ce qu’est en train de réussir Farage en Grande-Bretagne (sauf que lui ne se soucie pas de la France 😀).
Christophe Guilluy : «La classe moyenne occidentale ne veut pas et ne va pas mourir »
FIGAROVOX/ENTRETIEN - Pour le géographe, on aurait tort de vouloir trop rapidement refermer la page des «gilets jaunes». Selon lui, le mouvement n’est que le symptôme d’une recomposition populiste beaucoup plus large qui touche toutes les démocraties occidentales. Et la question du retour des peuples sera l’enjeu majeur des décennies, voire du siècle à venir…
L’auteur de «No society. La fin de la classe moyenne occidentale» (Flammarion) aurait pu passer ces six derniers mois 24 heures sur 24 sur les plateaux de télévision. En effet, avant tout le monde, Christophe Guilluy avait vu l’existence et la révolte de la France périphérique dont le mouvement des «gilets jaunes» a été l’incarnation vivante. Mais plutôt que de jouer les prophètes médiatiques, le géographe a préféré se taire. Pour mieux observer, mais aussi pour laisser enfin la parole aux «invisibles». Six mois après le début du mouvement, alors que celui-ci s’est essoufflé et abîmé dans la violence, il en dresse un premier bilan.
LE FIGARO. - Six mois après, quel regard portez-vous sur le mouvement des «gilets jaunes»?
Christophe GUILLUY. - Le mouvement a été l’incarnation charnelle du concept de France périphérique. La carte des ronds-points de novembre, c’est exactement la géographie de cette France-là, c’est-à-dire une géographie complètement dispersée. Ce n’est pas seulement la France rurale contre la France urbaine, ni la France du Nord et de l’Est contre la France du Sud et de l’Ouest, mais c’est bien tout cela à la fois: un phénomène plus large qui imprègne l’ensemble du territoire et est potentiellement majoritaire.
Ce que j’avais voulu montrer avec ce concept de France périphérique, c’est justement que nous n’arrêtons pas de travailler sur des marges, des fractions, des minorités sans nous intéresser à une catégorie beaucoup plus importante en termes de taille et de poids: les classes populaires, socle de l’ancienne classe moyenne. Ces classes populaires, ce sont à la fois les ouvriers, les indépendants, les paysans, des actifs, des chômeurs, des jeunes, des retraités: l’ensemble des catégories modestes.
Les «gilets jaunes» ne sont-ils pas devenus une tribu comme les autres dans une France en voie de balkanisation?
Depuis quarante ans, la société française est représentée comme une addition de minorités et analysée à partir de ces dernières. Le mouvement des «gilets jaunes» casse cette représentation et vient contredire ces analyses qui véhiculent l’idée qu’au fond la France et donc le peuple n’existe pas. On se rend compte, avec la vague des «gilets jaunes» en Francemais aussi la vague des brexiters au Royaume-Uni ou des trumpistes aux États-Unis, que le peuple existe et c’est d’ailleurs ce qui explique le soutien majoritaire des «gilets jaunes» dans l’opinion. Le peuple est en train d’imposer une vaste recomposition politique.
Car, sur les ronds-points, il y avait des ouvriers qui hier votaient à gauche, des paysans qui hier votaient à droite, des urbains et des ruraux, des jeunes, des actifs et, pour la première fois même, des retraités. Ils formaient hier le socle d’une classe moyenne occidentale intégrée. Celle-ci s’est totalement affranchie des appartenances gauche-droite traditionnelles. Le renversement est historique. Une part importante des deux Français sur trois de Giscard, hier intégrée économiquement et représentée politiquement et culturellement, ont basculé dans une contestation durable du modèle dominant. Tenter d’analyser ce mouvement comme un phénomène conjoncturel est une absurdité. Il est au contraire le produit du temps long et devrait s’inscrire durablement dans l’avenir.
Combien de temps pensez-vous que cela peut durer ?
Une centaine d’années ! De la même manière que les brexiters ne vont pas s’évanouir dans la nature. Les Britanniques ont cru qu’en gagnant du temps les classes populaires allaient abandonner. Et cela explique la percée spectaculaire du Brexit Party. Nigel Farage surfe sur le «gilet-jaunisme» britannique ! Farage, qui a créé un parti avec trois bouts de ficelle, pèse davantage en six mois que les tories et les travaillistes réunis, qui existent depuis des siècles. Cela veut dire qu’il s’appuie sur un socle et ce socle s’appelle le peuple. La question du morcellement est piégeante, c’est une lecture ultralibérale qui tend à justifier l’abandon du bien commun et in fine à invisibiliser un conflit vertical entre le haut et le bas. Évidemment que la société se communautarise et que c’est inquiétant, mais cela ne doit pas éluder le phénomène majeur du XXIe siècle, qui est la recomposition d’une majorité dont le socle est composé par les classes populaires et moyennes. Elles ont fait un diagnostic concernant la mondialisation. Après y avoir adhéré, elles ont pu constater que celle-ci les appauvrissait socialement et les fragilisait culturellement. Elles ne vont pas changer d’avis de sitôt .
Les «gilets jaunes» qui manifestent aujourd’hui ne sont plus qu’une petite minorité souvent violente…
Tout mouvement social depuis vingt ans génère malheureusement de la violence. Ce n’est pas le propre des «gilets jaunes». Certains «gilets jaunes» ont compris que cette violence faisait parti de la communication au XXIe siècle. Tout le monde la condamne, mais elle permet de faire la une du New York Times. Cependant, elle est d’abord et avant tout le fait des black blocs, qui viennent maintenant perturber toutes les manifestations depuis plusieurs années. Et qui sont ces black blocs ? Des enfants de la bourgeoisie ! Par ailleurs, si les «gilets jaunes» étaient réellement une tribu parmi d’autres, cela ferait longtemps que les médias n’en parleraient plus et ils n’auraient pas autant inquiété les politiques. Le soutien d’une très grande partie des Français encore aujourd’hui montre au contraire la profondeur de ce mouvement dans la société.
L’addition des minorités ne fait pas une majorité
La stratégie du monde d’en haut est toujours la même. Quand un phénomène populiste se produit, il est présenté comme accidentel et minoritaire. Les brexiters ? «Des vieux retraités xénophobes du Yorkshire !» Sauf que c’est la majorité du peuple britannique qui a voté pour le Brexit! On a utilisé exactement les mêmes procédés rhétoriques pour les «gilets jaunes»: «fumeurs de clopes qui roulent en diesel», «poujadistes», «peste brune» et enfin «nouveaux barbares attaquant les hôpitaux».
Depuis les années 80, une certaine bourgeoisie morcelle et «minoritarise» pour mieux invisibiliser les classes moyennes et populaires majoritaires (comme hier la bourgeoisie traditionnelle mettait en avant les pauvres pour mieux minorer le prolétariat). Mais l’addition des minorités ne fait pas une majorité. C’est ce qui explique la défaite de Clinton face à Trump même si ce dernier n’a gagné qu’avec une majorité relative. (Une majorité relative sera toujours plus puissante que l’addition de minorités…) Ce n’est pas un hasard non plus si Macron s’effondre en six mois dans les sondages tandis que Trump se maintient. La victoire de Macron est une construction intellectuelle «terranovesque» qui repose sur du sable tandis que Trump bénéficie d’une base solide. Je pense que, paradoxalement, nous sommes en train de sortir de la société liquide.
Les observateurs ont beaucoup insisté sur le caractère disparate des revendications des «gilets jaunes»…
Je crois au contraire que la France périphérique qu’on ne voulait pas voir est apparue physiquement. Ce qu’on voit très bien se mettre en place en Occident, c’est cette recomposition. Un phénomène incroyablement collectif. Cela fait quarante ans qu’on nous parle du «vivre ensemble», du «bien commun», des «valeurs de la République»… Mais cela ne fonctionne pas comme cela dans la vie réelle. Dans la vie réelle, il y a des gens qui vivent sur les mêmes territoires et qui partagent ou non des choses.
«Macron avait imaginé que la France périphérique serait le cimetière de la classe moyenne française»
Or ce qu’on a vu, c’est que, contrairement à ce qu’on disait, les classes populaires ne se réduisent pas à des catégories atomisées, individualistes, sans volonté politique ou sans énergie. Tout cela est faux. On a vu des gens se réunir avec une même perception des effets du modèle mondialisé dans leurs villes, leurs villages, leurs vies réelles. Et cette perception, c’est que ce modèle ne marche pas. Et ça, c’est irrépressible. On peut faire tous les grands débats du monde, leur point de vue ne changera pas car cela fait quarante ans qu’ils vivent la mondialisation et c’est sur ce vécu qu’il fonde leur diagnostic. Ce diagnostic n’est pas spécifique à la France: c’est celui des classes populaires dans l’ensemble des pays développés. Cela passe par le Brexit en Grande-Bretagne, par Trump aux États-Unis, par Salvini en Italie, par les «gilets jaunes» en France. Cela prend des formes différentes dans chaque pays, mais cela se fera car c’est le mouvement réel de la société.
Macron avait imaginé que la France périphérique serait le cimetière de la classe moyenne française, comme Clinton avait imaginé que l’Amérique périphérique serait le cimetière de la classe moyenne américaine. Ils pensaient que nos territoires allaient se transformer en zone touristique avec des assistés sociaux qui remplieraient leur caddie au hard discount du coin. Mais la classe moyenne occidentale ne veut pas et ne va pas mourir. En cela, le mouvement des «gilets jaunes» est d’abord un mouvement existentiel et c’est pourquoi il ne rentre pas dans la case «mais quelles sont vos revendications ?». C’est un mouvement qui dit une chose simple: «nous existons». La question de la démocratie et de la représentation est centrale. Il faut enfin faire exister cette France-là qui, encore une fois, est majoritaire. Pas pour annihiler la France d’en haut, mais parce qu’il est impossible de faire société sans le peuple.
Mais reconnaissez que le mouvement semble avoir changé de nature depuis novembre…
Au début, ce qui était frappant sur les ronds-points, c’est qu’il y avait des «gilets jaunes» de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche et des abstentionnistes. Le peuple tel que nous le connaissons en famille, où l’on peut s’engueuler à l’apéro mais où on termine le repas ensemble.
La question des minorités est d’ailleurs intéressante. On a beaucoup dit que le mouvement était «blanc». Les «minorités» n’étaient pas majoritaires sur les ronds-points car elles ne le sont pas dans la France périphérique, mais elles étaient bien présentes. Simplement, elles ne sont pas venues en portant leur identité en étendard. Elles n’étaient pas imprégnées de l’«idéologie universitaire». Elles faisaient partie de la famille, du peuple. Personne ne s’est jamais interrogé sur la couleur ou l’identité de Priscillia Ludosky, qui a pourtant lancé le mouvement. Elle-même n’y a jamais fait référence.
Mais, à partir du moment où un mouvement issu de la France périphérique, qui se déroule sur les ronds-points, est aspiré par les grandes métropoles, il devient autre chose. Le mouvement des «gilets jaunes» a ainsi été imprégné par la sociologie des grandes métropoles. Il est d’abord devenu beaucoup plus politique. Car les grandes métropoles sont les lieux où le politique s’exerce encore et où le clivage droite-gauche existe toujours, c’est d’ailleurs pourquoi le monde journalistique ou universitaire y croit encore. Certains habitants des grandes métropoles sont devenus acteurs des manifestations, notamment des gens qui travaillent dans la fonction publique, qui sont traditionnellement plus proches de la gauche ou de l’extrême gauche. Les manifs des «gilets jaunes», qui à l’origine étaient des manifs de la France périphérique, sont ainsi devenues des manifs de gauche.
«Que Macron arrive en tête ou en deuxième position aux élections européennes, cela ne changera rien aux fondamentaux de la société française.»
Priscillia Ludosky l’a compris. C’est pour cela qu’elle a dit qu’il fallait relocaliser le mouvement dans la France périphérique, que c’était là que se trouvait sa légitimité. Elle a parfaitement raison et c’est là aussi qu’il est le plus puissant car il est dispersé. Un mouvement est faible lorsqu’il est concentré. La concentration dans les grandes métropoles l’a affaibli. Mais même en région parisienne, même dans les grandes métropoles, beaucoup de «gilets jaunes» sont conscients de cette récupération et ne souhaitent pas, par exemple, que La France insoumise ou la CGT noyautent le mouvement. Cela montre que les «gilets jaunes» ne sont pas manipulables et pas arrêtables. Cela rend le mouvement très complexe pour le gens de gauche, mais aussi pour les gens de droite. Il n’entre dans aucune des représentations traditionnelles, qui sont en train de s’effondrer.
Cela reflète aussi la recomposition politique actuelle avec une incapacité de la droite et de la gauche à s’adresser aux marges populaires. Notamment parce qu’il est absurde de séparer le social et le culturel, comme le font la gauche et la droite aujourd’hui. Le mouvement est à la fois social et culturel. Et les gens ne reviendront vers les partis traditionnels que si cette double dimension est prise au sérieux. De même que Macron arrive en tête ou en deuxième position aux élections européennes, cela ne changera rien aux fondamentaux de la société française.
Justement, que pensez-vous des réponses apportées par Macron?
Macron me semble peu crédible car il a des représentations et un logiciel hérités des années 80. L’idée que la société est un patchwork de communautés, que le libéralisme va faire ruisseler de la richesse sur tout le monde. Lors du grand débat, il est apparu comme un Bernard Tapie qui aurait fait l’ENA. Nous sommes pourtant en train de sortir des années 80. Maintenant, il va falloir penser un modèle alternatif qui passera notamment par le développement de la gouvernance locale.
À long terme, c’est le seul moyen de sortir de la crise des «gilets jaunes». Cela ne sera pas simple. Cela fait quarante ans qu’on massacre les classes populaires, ce n’est pas en quatre mois qu’on va trouver les réponses. D’autant que nous avons une classe politique qui a été conçue pour représenter une classe moyenne intégrée. C’est long de réécrire des programmes politiques en répondant à une demande nouvelle qui est la demande sociale, territoriale et culturelle d’un monde d’en bas qui n’est plus représenté. Les partis ont tendance à représenter quelque chose qui n’existe plus. D’où la fin du Parti socialiste et la difficulté pour la droite de dépasser les 15 %. Il faut commencer par accepter un diagnostic simple: il existe un peuple en Grande-Bretagne, il existe un peuple aux États-Unis et, même, il existe un peuple en France.
Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/05/2019.
Elle est gentille, Chantal Delsol : changer de comportement, mais en sont-ils capables ?
Sans sortir de mon bureau, j’ai entendu des propos ahurissants de mépris. Maintenant que les GJ sont en perte de vitesse, que la grande peur bourgeoise s’éloigne momentanément, on retrouve son masque de civilité parce que l’hypocrisie a toujours été instinctive au dominant, mais je suis bien sûr que le mépris et la férocité débridés resurgiront instantanément si le peuple a l’audace de redresser la tête et de faire de nouveau peur aux bourgeois.
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L’un des thèmes centraux de la crise démocratique est celui de la «trahison des élites». L’opposition aux élites est-elle constitutive de la démocratie?
Chantal Delsol : Toute société connaît cette opposition, qui prend à certaines époques une tournure de guerre civile au propre ou au figuré. En démocratie, les élites acceptent d’obéir aux élus du plus grand nombre, ce qui occasionne nombre de frustrations dont on voit aujourd’hui certains effets : les élites polonaises, par exemple, sont meurtries de voir au gouvernement des gens moins civilisés qu’elles.
Une élite démocratique est celle qui représente réellement le peuple qui l’a élue, comprenant et traduisant ses attentes et ses craintes. Le problème que nous rencontrons aujourd’hui est celui d’un peuple qui ne s’estime pas vraiment représenté par ses élites: il a l’impression que celles-ci constituent une caste à part, vivant dans un autre monde où elle trouve ses projets et ses relations. Le sentiment de «trahison» dont vous parlez provient de ce fossé: l’élite est devenue dans nos pays citoyenne du monde, d’où son éloignement ressenti. Elle n’a plus vraiment les mêmes problèmes que le peuple, resté, lui, citoyen de son quartier et de sa ville. Aux moments où apparaît et se développe ce genre de conflit délétère, c’est toujours à l’élite de faire le premier pas, car elle a davantage de moyens, et pour commencer davantage de mots. Elle doit tenter de comprendre (au lieu d’injurier), se mettre elle-même en cause (au lieu d’accuser un bouc émissaire réduit ad hitlerum) et changer de comportement. Faute de quoi, on en arrive à des guerres de classes carrément ignobles, comme lorsque, avant Solon, chez les Athéniens, les oligarques prêtaient ce serment à leur entrée en charge: « Je jure de faire au peuple tout le mal que je pourrai… »
Le roi radar est nu. La technocratie aussi. Edouard Philippe également ... mais ça ne changera rien, car nos gouvernants sont des abrutis complets, des sourds-dingues, des crétins vaniteux qui croient tout savoir parce qu'ils ont lu des livres (même pas tous) et passé des concours.
Mais, tout de même, dans le genre abruti autiste qui mérite un bon coup de boule plus quelques gifles et un coup de pied au cul, Edouard Philippe occupe une place à part que seule Theresa May semble en mesure de lui disputer.
************* La plupart du temps, les périodes d’augmentation et de diminution de la mortalité depuis l’entrée en vigueur de cette loi sont liées à la météo. Le beau temps fait augmenter la circulation et donc les accidents, et la limitation à 80 ou 90 km/h ne change rien sur ce point. La limitation est une marotte des personnes de la sécurité routière pour compenser le mauvais état des routes - nous y reviendrons. Il y a nombre de route où on ne peut simplement pas rouler à 80 km/h aujourd’hui. A mon avis, c’est une mesure qui montre une forme d’inutilité parce que les zones qui sont passées à 80 sont moins accidentogènes que prévu. On ne peut pas tirer de bilan hâtif, car il faut plusieurs années pour isoler les causes d’accident. On constate cependant que si la mortalité semble avoir baissé, le nombre d’accident a augmenté.
On a voulu prendre une mesure sans tenir compte des acteurs locaux. Il leur appartient, eux qui doivent gérer l’aménagement des routes, d’apprécier les limitations. Ce sont eux qui sont le mieux placé. Ils connaissent tous les points noirs de leurs secteurs, et peuvent à défaut d’aménager, réduire la vitesse. Ce n’est pas une mauvaise mesure dans le fond, quand c’est fait en connaissance des situations particulières. Le problème vient quand elle est déconnectée des réalités.
Les statistiques annoncent régulièrement une baisse des morts sur la route, mais j'en doute fortement. A titre d'exemple, alors que les autorités avaient annoncé qu'entre 2003 et 2013, 36 000 vies avaient été sauvées grâce aux radars ; l'Insee a déclaré -pour sa part- que les radars n'avaient épargné qu'un millier de vies…
Ainsi il en va de même pour les variations de limitation de vitesse : elles ajoutent bien plus aux risques qu'elles n'en retirent. Modifier sans cesse les limitations de vitesse prévues par le code de la route n'apporte aucune réponse en matière de sécurité routière. Bien au contraire, comme je le disais plus haut, ce type de variations perturbent le conducteur, le déconcentrent devenant ainsi la source d'accidents supplémentaires.
Aujourd'hui, il y a des réelles mesures à prendre. Encore une fois, il s'agit d'améliorer l'état des routes et d'augmenter le nombre de policiers et des gendarmes postées sur celles-ci. Or à présent, alors que notre réseau routier est l'un des plus mauvais d'Europe, rien de concret n'est fait. Les mesures technocrates s'accumulent mais les résultats ne sont tristement pas à la hauteur. Il convient donc de repenser tout ceci.
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************* Par le biais de ce nouvel amendement qui devrait être adopté, c’est la ligne d’Édouard Philippe qui s’impose. En dépit de quelques déclarations laissant croire à un fléchissement, le premier ministre a toujours défendu le 80 km/h qui doit sauver 400 vies par an, selon les experts. « Je ne me résigne pas à abandonner cette ambition en matière de sécurité routière », avait-il déclaré en avril.
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Pour embrouiller encore un peu plus les automobilistes au sein d’un millefeuille de limitations et rendre encore un peu plus incompréhensible la réglementation, des abaissements ponctuels à 70 km/h seront possibles dans les zones jugées dangereuses des départementales.
Le gouvernement s’est placé dans une impasse. Le voici de nouveau contraint de gérer une nouvelle polémique, faute d’avoir tiré les leçons de la colère des Français dont l’origine se trouve dans la limitation à 80 km/h. Une mesure qui devait, selon les éternels experts cités par la sécurité routière, économiser 400 vies par an. Cette évaluation est-elle fondée ? Malgré la destruction de la grande majorité des radars par les gilets jaunes fin 2018, aucune explosion de la mortalité routière n’a été constatée depuis. Le roi-radar serait-il nu ? Pendant ce temps, les chirurgiens orthopédiques n’en peuvent plus d’opérer les blessés consécutifs aux accidents de trottinettes.
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La situation politique française est très claire mais, hélas, sans solution à court terme.
La fausse alternance
Pendant 40 ans, nous avons vécu sous l'imposture démocratique de la fausse alternance droite-gauche. Voter Mitterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy, Royal, Hollande, c'était toujours voter pour la même politique : plus d'européisme, plus de mondialisme, plus de multiculturalisme, plus d'immigrationnisme, plus de technocratie et plus de financiarisation.
Macron, en unissant les bourgeoisies de droite et de gauche, a dévoilé le mensonge de cette sinistre comédie, à bout de souffle, de la fausse alternance.
Le dégagisme
Les Gilets Jaunes des ronds-points, eux, protestent contre cette absence d'alternance politique. Le Front National avait vocation à représenter cette véritable opposition, l'alliance De Villiers-Pasqua aussi. Mais, par manque de compréhension, de capacité ou de volonté, ils ont préféré le rôle d'épouvantail officiel sans perspective d'accéder au pouvoir.
Macron et les Gilets Jaunes sont donc les deux faces d'une même situation politique : la volonté de dégager les gouvernants qui ont failli, mais sans solution de remplacement (Macron est une fausse solution de remplacement puisqu'il fait la même politique qu'avant, en pire).
Il n'y a pas de parti apte à proposer une politique véritablement contraire à celle que fait Macron (1). Les Gilets Jaunes ont donc parfaitement raison de rejeter en bloc tous les partis politiques existants.
Il y a une solution théorique : que Macron change lui-même de politique, qu'il devienne soudain souverainiste et patriote. Ce genre de conversion est très rare dans l'histoire, il faudrait qu'il soit un très grand homme, ce qu'il n'est manifestement pas. Cela n'arrivera donc pas.
Une solution plus réaliste serait qu'un homme apte à parler pour les Gilets Jaunes émerge, monte un parti et conquiert le pouvoir (Farage, Trump, Beppe Grillo, Salvini ...).
Mais Coluche est mort et les medias sont plus que jamais sous contrôle (toutes les conquêtes par des anti-Système ont impliqué de court-circuiter, d'une manière ou d'une autre, les médias officiels type BFM, LCI et compagnie. Voir l'usage génial de Twitter par Trump). Cela n'arrivera pas, à court terme du moins.
Le pourrissement
D'un coté, Macron ou son successeur ne changeront pas de politique. De l'autre coté, les Gilets Jaunes ne pourront pas s'exprimer démocratiquement, puisque sans parti les représentant (au point qu'ils se défient de toute représentation) et comme leur protestation est pour eux existentielle, ils continueront à protester.
Les Gilets jaunes protestent et le pouvoir réprime, policièrement, juridiquement et médiatiquement. Cette situation n'est stable qu'à court terme.
La politique ressemble plus à un organisme vivant qu'à l'étalon du pavillon de Sèvres. Même quand on croit qu'il ne se passe rien, il se passe quelque chose. Et ce quelque chose, en ce moment, c'est le pourrissement.
Le pourrissement du coté du pouvoir est évident : de plus en plus répressif, cynique et menteur. Le comportement des forces dites de l'ordre (qui, en fait, parce qu'elles exagèrent, créent du désordre, comme on l'a vu dans l'épisode de la fausse attaque de la Salpêtrière) est désormais digne d'une dictature de basse intensité.
Les médias, la police et l'appareil judiciaire se déshonorent mais ils ont l'habitude et ils sont payés pour ça (pas en théorie, mais en pratique).
Le pourrissement du coté des Gilets Jaunes est tout aussi évident : c'est la dérive des connards de Black Blocks, qui, par leur violence et leur absence de revendications identitaires ou souverainistes, arrangent bien le Système. Fruit de ce pourrissement, la très grande tolérance des Gilets jaunes d'origine pour cette violence.
Et maintenant ?
Le propre du pourrissement étant de pourrir, quelque chose va céder, mais quoi ?
Dès le mois de décembre, un spécialiste de l'Italie voyait dans les Gilets Jaunes le fruit d'un blocage du même type que celui de la démocratie chrétienne corrompue des années 70 et prévoyait à terme l'émergence d'un terrorisme Gilets Jaunes comme il y eut les Brigades Rouges.
En tout cas, je pense qu'il va y avoir beaucoup de casse, quoi qu'il arrive.
Plus le temps passe, plus l'argument du moindre mal est fallacieux. Mieux vaut la fin de la douleur plutôt que la douleur sans fin. Tout ce qui peut briser au plus vite le macronisme est le bienvenu.
C'est pourquoi je suis désormais partisan de solutions radicales (d'ailleurs, Macron est une solution radicale, donc, pour le combattre, il ne faut pas être mou du genou), qui renversent la table (comme de voter Le Pen en espérant qu'elle arrive vraiment au pouvoir malgré tout le mal que je pense d'elle). Ou Mélenchon ? Après tout, Churchill, anti-communiste farouche, s'est allié avec Staline contre Hitler. Mais la Méluche fait encore plus partie du Système que Le Pen.
Et bien sûr, prier pour qu'un chef charismatique des Gilets Jaunes émerge très vite.
C'est une course de vitesse entre le pourrissement et l'émergence de solutions. Pour l'instant, le pourrissement gagne haut la main. On ne dira jamais assez la trahison de la fausse droite qui, elle aussi, avait vocation à faire émerger de véritables alternatives (Wauquiez, minable).
Bref, comme disait Montaigne au « moyeu de nos guerres », « nous sommes au rouet ».
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(1) : tous les partis politiques actuels vivent du Système et aucun ne le bouscule réellement : personne ne parle, à la fois, de sortir de l'UE, de l'Euro et d'arrêter l'immigration pour des raisons culturelles et religieuses. Toutes les oppositions à sa majesté Narcisse-Jupiter 1er ont des points de convergence essentielles avec la politique au pouvoir. Les Le Pen, Asselineau, Dupont-Aignan font tourner des crèmeries familiales et ne sont pas le couteau entre les dents pour conquérir le pouvoir.
Dans les périodes de crise, où les enjeux sont vitaux, il faut choisir son camp. Refuser de choisir, c'est encore choisir, puisque cela revient de fait à être du plus fort.
On peut tortiller du cul, finasser, mais cela ne dissimule pas très longtemps la vérité : tu es bleu ou tu es blanc ? Tu es guelfe ou gibelin ? Tu es pour la ligue ou pour le roi ?
Depuis trois ans, je ne cache pas une position nette : je suis violemment anti-Macron (et par conséquent pro-Gilets jaunes).
Pour faire un choix tranché, on part de positions floues : aucun camp n'a le privilège du Bien et l'autre celui du Mal, (quoique, dans certains cas ...) et l'avenir est incertain. Par exemple, les anti-gaullistes de 1940 avaient quelques arguments valables, pourtant De Gaulle était le bon choix.
Il faut donc établir une hiérarchie des valeurs : liberté ou ordre (choix biaisé puisque la liberté fait partie de l'ordre juste. Rectifions : liberté ou ordre apparent) ? Calme ou tempête ?
L'opposition à Macron est assez facile, puisque le choix de Macron est fondamentalement un choix égoïste : préserver l'ordre des choses où moi je suis bien, où j'ai fait mon trou (après, on s'invente des « bonnes » raisons : les bourgeois qui votent Macron sont doués pour le blabla).
Mais il y a aussi des raisons un peu plus généreuses. Je comprends qu'on puisse avoir peur du bordel que foutrait une élection de Le Pen (même si ce n'est pas à mes yeux une raison suffisante de voter Macron et si Macron fout, finalement, autant, sinon plus, de bordel que Le Pen).
Je ne dissimule pas que les Gilets jaunes sont brouillons, foutraques, souvent débiles, leurs fautes d'orthographe me navrent (mais leurs fautes ne sont pas de leur faute : qui leur a infligé l'enseignement de l'ignorance ?), leur manque de structure intellectuelle me met hors de moi. Le fait qu'ils font le jeu de l'extrême-gauche m'irrite.
Mais, quand vient le moment de choisir, c'est sans hésitation que je suis de leur coté. Parce que je préfère la liberté à la tranquillité, la justice à l'ordre apparent et l'aventure à la sûreté. Mon peuple aux apatrides mondialisés, mon pays au monde sans frontières. Et que le mépris de classe des macronistes me révulse.
Je retrouve dans le camp d'en face des gens pour lesquels mon estime est au plus bas. Aucun problème. Mais aussi des gens dont j'eusse préféré un meilleur choix, ce sont les plus énervants. Cela m'agace de m'être trompé, de les avoir crus plus intelligents ou plus courageux qu'ils se révèlent à l'épreuve. Je leur en veux de me décevoir.
Pierre Vermeren: «Les vraies causes de la sécession de la France périphérique»
EXCLUSIF - Activités productives en déclin, faiblesse des salaires nets, cultures populaires et savoir-faire professionnels anémiés... Dans un essai en librairie jeudi, dont Le Figaro publie de larges extraits, l’intellectuel embrasse tous les aspects du mal-être de la France périphérique.
Extraits choisis et présentés par Guillaume Perrault
Les lecteurs du Figaro connaissent bien l’historien Pierre Vermeren, normalien, agrégé et docteur en histoire. Depuis plus de cinq ans, l’universitaire a perçu et décrit avec une remarquable précision, au fil de ses textes accordés à notre journal, de nombreux maux de la France périphérique, prélude de la crise des «gilets jaunes». Loin de s’en tenir à un diagnostic assurément très sombre, Pierre Vermeren livre aussi des préconisations réalistes en vue de préserver la cohésion nationale. Une œuvre de salut public et une lecture urgente.
● Stenay, ville témoin d’un drame invisible
Pour que l’on comprenne bien l’ampleur de la dévastation économique et sociale dont on parle, à l’échelle d’un micro-territoire existant (…), sur une à deux générations, et au regard de la longue durée, illustrons-la par un cas précis. (…) Prenons l’exemple d’une petite ville de l’Est dont je suis originaire, Stenay, dans la Meuse, où ma famille paternelle a vécu pendant plusieurs générations.
Contrairement à la vallée sidérurgique située en Moselle décrite par Nicolas Mathieu, la vallée de la Meuse, à cet endroit - bien qu’elle se trouve aussi en Lorraine frontalière -, a été bien moins industrialisée, n’étant située ni sur les bassins houillers ni à proximité des mines de fer. Cette zone rurale a été très marquée par les trois guerres franco-allemandes, proximité de Sedan et Verdun faisant foi, et a bénéficié à ce titre de diverses rentes historiques: la frontière, pourvoyeuse d’échanges - la région est remplie de longs tunnels aujourd’hui obturés ; l’agriculture et la forêt, principales activités productives héritées ; l’armée, vieille ville de garnison frontalière oblige ; et l’industrie, un héritage lié à l’environnement lorrain et ardennais. Ajoutons le bâtiment, chaque guerre ayant, du fait des destructions civiles et des équipements militaires, contribué à développer ce secteur, attirant artisans et entrepreneurs italiens. Lorsque la création de l’Europe est annoncée et réalisée dans les années 1950, un grand optimisme règne dans la région: la fin des guerres et bientôt de la frontière présage des lendemains radieux, la Belgique et le Luxembourg, plus riches, étant des promesses positives. Et les quatre hauts fourneaux de Longwy recrutent alors à des dizaines de kilomètres.
Pourtant, dès les années 1970, la région entre par étapes dans le tsunami qui accable la France périphérique. Certes, les régions touristiques du sud et de l’ouest du pays, voire la périphérie des métropoles, présentent aussi leurs propres problèmes. Mais le tsunami dont on parle se montre particulièrement cruel dans notre ville rurale témoin, sans que la destruction des activités ne fasse jamais l’objet d’aucune médiatisation régionale ni nationale.
C’est un processus silencieux, continu, implacable, de destruction des activités qui conduit, en gros, la commune à perdre tous ses points forts
C’est un processus silencieux, continu, implacable, de destruction des activités qui conduit, en gros, la commune à perdre tous ses points forts, tandis que toutes les villes alentour, petites et moyennes (Verdun, Sedan, Charleville, Rethel, Longwy) sont touchées par la même vague. En quelques années, le canton, qui compte outre son chef-lieu dix-huit villages, perd la majorité de ses 6000 emplois: 1000 emplois militaires par le départ progressif de l’armée ; environ 1500 emplois agricoles et sylvicoles estimés ; 800 emplois industriels des deux usines sur 1000 (non comptés 84 emplois en cours de destruction à l’hiver 2019 dans la dernière grande usine, une papeterie, passée en vingt-cinq ans de 500 à 120 emplois) ; 500 emplois dans la fermeture de l’abattoir et des grandes entreprises de BTP ; et, par voie de conséquence, rétraction des emplois publics, artisanaux et commerciaux (estimés à 200 emplois pour le seul commerce). Cela représente une destruction nette de 4000 emplois en quarante d’années, que ne compense que marginalement la création d’emplois administratifs et de services à la personne, du fait de l’effondrement démographique induit. Dans cette région verte du Nord-Est, l’emploi touristique saisonnier reste modeste.
Les conséquences sont nombreuses et hautement prévisibles. Une transformation progressive du jeu électoral, qui, en fin de période dans cette région centriste, tend à se radicaliser politiquement - évolution conforme en tout point au vote national ; un effondrement démographique, la population du chef-lieu de canton passant de 4000 habitants au début des années 1970 à 2600 aujourd’hui, et le canton chutant de 8500 habitants à 6100. Cela ramène la commune, comme un très grand nombre de communes rurales et de petites villes françaises, au niveau du début du XIXe siècle.
● Deux choix funestes
Cohabitent chez nos décideurs deux logiques économiques, financières et idéologiques qui ont conduit à la situation présente de la France périphérique et, plus globalement, de l’économie française. La première, c’est la maximisation du profit à court terme et la reconversion des capitaux dans des activités plus spéculatives ou plus rentables. La recherche d’une forte rentabilité associée au coût élevé du travail en France, l’un des plus élevés du monde, entraîne la destruction massive d’emplois productifs (agricoles, miniers et industriels) et de services jugés inutiles ou substituables. Dans de nombreux secteurs, la mécanisation-automatisation ne constitue pas un progrès (de productivité, de rapidité ou d’efficacité), mais permet de substituer des coûts fixes et bas (des caisses automatiques par exemple) au coût élevé et croissant de la main-d’œuvre ouvrière ou employée (caissiers et caissières), du fait des cotisations. On songe à la grande distribution ou à la banque. Le «progrès» est ici considéré comme une fin en soi, non pour les services qu’il rend (puisqu’il élimine l’humain).
La deuxième logique, c’est l’abandon conscient, programmé et assumé du secteur productif par les investisseurs et par les pouvoirs publics. L’idéologie de la fin du travail frappe tant l’agriculture (1,5 million d’emplois agricoles perdus en quarante ans) que l’industrie (2,5 millions d’emplois industriels disparus en quarante ans pour passer sous la barre des 3 millions), des chiffres aggravés par la chute de la pêche, des mines et du bâtiment. La France est devenue le champion du tertiaire européen avec 76 % des emplois dans ce secteur (88 % pour les femmes), soit 5 % de plus que la moyenne européenne. En retour, elle est une des économies les moins industrielles et les moins agricoles tant en emplois qu’en production (en termes relatifs s’entend). Or le travail ainsi libéré est difficilement transférable.
Des métiers nobles qu’on a déqualifiés
On ne transforme pas un manœuvre ou un ouvrier spécialisé en cadre commercial. Mais c’est le fruit d’une véritable idéologie, illustrée par la baisse rapide du niveau scientifique des élèves français, la réduction de l’appétence pour les sciences et la technologie, et la promotion des études tertiaires (sciences politiques, commerciales, managériales), qui entraîne des pénuries de professeurs de sciences, de techniciens ou d’emplois industriels (1,5 million d’emplois qualifiés devraient manquer à la France en 2030). (…)
Combien d’artisans et de patrons se désolent de recevoir des apprentis et des stagiaires inaptes, car sélectionnés sur la base de leurs faibles ou très faibles capacités ?
Il n’y a plus de place réservée à l’usine ou à la ferme, comme ce fut le cas jusqu’aux années 1970. (…) La France continue en outre de privilégier les formations intellectuelles au détriment des filières manuelles et techniques. Bien des enseignants, parents ou universitaires constatent que les formations «intellectuelles» sont peuplées d’insatisfaits. (…) Presque tous les parents désirent le baccalauréat pour leurs enfants, et le système LMD (licence-master-doctorat) s’est imposé aux formations académiques et techniques. Or, combien d’artisans et de patrons se désolent de recevoir des apprentis et des stagiaires inaptes, car sélectionnés sur la base de leurs faibles ou très faibles capacités? Ce gâchis humain humiliant les persuade souvent de renoncer à préparer la reprise de leur activité. (…)
Pour en arriver là, il a fallu déqualifier de nombreux métiers ouvriers et artisanaux, qu’il aurait été autrefois inenvisageable de confier à des néophytes, et engager des processus de standardisation, de mécanisation et de simplification massifs. C’est particulièrement visible dans les métiers de la restauration ou du bâtiment, où l’on a liquidé les savoir-faire liés aux techniques et matériaux traditionnels. Cette dérive a plongé des secteurs artisanaux entiers dans le chômage, tout en accélérant la déqualification des métiers d’artisans et d’ouvriers du bâtiment.
Celle-ci a été portée à un si haut niveau que la langue française n’est plus exigible sur un chantier du bâtiment (pourtant très dangereux et a priori très technique), ce qui fait immanquablement penser au travail des bêtes de somme. L’absence de la clause linguistique traduit une sorte d’animalisation du travail ouvrier réduit à sa seule force brute.
Ces jeunes du périurbain fragilisés
En Angleterre, où les statistiques ethnico-religieuses sont légales, on a pu montrer que les ouvriers natifs ayant quitté les grandes agglomérations saturées (faute d’emplois et de logements décents) et étant retournés dans leurs régions d’origine, leurs enfants, notamment les garçons, ont des taux d’accès à l’université et aux filières d’excellence très inférieurs aux enfants d’immigrés des villes, surtout chez les filles, plus sensibilisées à la question scolaire. De là résultent diverses attitudes politiques et sociales. Pour les représentants des classes moyennes et populaires, parfois qualifiés de «petits Blancs», qui sont exclus des bonnes filières scolaires, et par la suite des emplois rémunérateurs des métropoles, l’immigration internationale et la société ouverte sont perçues comme des menaces: dans ces catégories déclassées, le vote aux extrêmes se cumule avec un rejet massif de l’immigration. Ce qui favorise le vote populiste à droite.
Une jeunesse des métropoles aux valeurs inverses
À l’inverse, pour les enfants déclassés issus des classes moyennes et de la bourgeoisie des métropoles, le positionnement «révolutionnaire» traduit un autre mal-être social, et d’autres difficultés d’insertion. Là se recrutent les bloqueurs des universités ou les black blocs, et les plus déterminés fréquentent les ZAD ou les forums d’activistes d’extrême gauche. Vis-à-vis de l’immigration et de la société ouverte, chez eux s’observe le comportement inverse de celui des «petits Blancs» de la France périphérique. Cette fraction de la jeunesse française est en effet favorable à l’immigration, ce dont atteste leur positionnement politique, ici populiste de gauche. Les immigrés ou enfants d’immigrés sont les seuls prolétaires qu’ils sont amenés à fréquenter, ceux de la France périphérique leur étant inconnus. En outre, la situation sociale relativement privilégiée de leurs parents, par rapport aux milieux immigrés, tend à les culpabiliser socialement. Enfin, les postes offerts par la gestion de l’immigration sont un des rares secteurs d’emploi dynamique qui leur soit accessible (par le biais d’associations, d’ONG du secteur de l’aide sociale aux migrants, ou par la voie des études de sciences sociales dans ces domaines).
Tragique alternative
La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Taillandier, 192 pages, 16,90 €. - Crédits photo : Crédit : Editions Tallandier
Les classes populaires sont dès lors face à une drôle d’alternative. Ou bien elles acceptent de travailler pour de bas salaires, qui, selon toute évidence, ne permettent pas de vivre décemment ni d’élever une famille avec les standards du XXIe siècle français. C’est dans les rangs de ceux qui ont fait ce choix que se recrutent les «gilets jaunes». En effet, le salaire médian en France (1762 euros en 2017), qui correspond au plafond touché par la première moitié des salariés, n’autorise que la précarité, non seulement dans les grandes villes, mais même dans cette France périphérique où la voiture est nécessaire (en France, 70 % des salariés se rendent au travail en voiture, contre 4 % à vélo). Le complément de salaire lié aux revenus sociaux est indispensable, même en l’absence d’accident de la vie. Or cela nuit à la valorisation du travail et à l’estime que se porte le travailleur.
Ou bien ces classes populaires renoncent à l’emploi, surtout s’il est rare et précaire, et elles basculent dans le système économique socialisé. Celui-ci est parfaitement rodé et accepté puisque la France distribue les plus généreuses prestations sociales au monde (le quart de son PIB). Cette économie sociale hors marché est un système unique au monde, devenu un marqueur de l’économie française: la grande distribution, le logement, les loisirs, la médecine, le système de formation, etc. dépendent aussi de la distribution des paiements de transfert. Les 8 à 9 millions de pauvres sont ainsi économiquement intégrés au système, et ils contribuent indirectement à la croissance globale, non par l’emploi dont ils sont exclus (ou dont ils s’auto-excluent par manque de stimulation), mais par l’économie sociale pourvoyeuse de rentes ; les 85 % d’immigrants annuels qui ne sont pas des migrants de travail participent de cette étrange économie.
Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 30/04/2019.