A l'occasion de la mort de Jacqueline de Romilly, j'ai été surpris de constater que j'avais une dizaine de ses livres dans ma bibliothèque.
Son français, limpide, net et précis, proche du français classique, est un vrai bonheur. Cela change du jargon verbeux et ampoulé de beaucoup de nos cuistres contemporains.
Ses écrits sur l'enseignement sont lumineux. Que dit-elle ?
La relation d'enseignement est une relation sacrée entre le maitre et l'élève.
Rien ne doit interférer dans cette relation : ni les parents, ni l'administration, ni l'idéologie, ni la démagogie. Un enseignant qui séduit par autre chose que la beauté et la richesse de son enseignement trahit.
Pour que cette relation s'épanouisse, il faut que l'enseignant soit au mieux de ses compétences et l'élève prêt à recevoir ce savoir qui le tire vers le haut.
Cette relation est faite de rigueur dans les deux sens : rigueur dans l'enseignement et l'évaluation, rigueur dans le travail et l'apprentissage.
Si une complicité naît entre le maître et l'élève, ce n'est pas la complicité issue de basses séductions, mais la satisfaction commune d'un travail qui porte ses fruits.
Rigueur est le maître mot : rigueur dans les méthodes et les programmes, qui ne doivent d'autre objet que l'enseignement à dispenser. Rigueur dans la sélection des enseignants et leur formation.
A partir du moment où la rigueur est de retour à tous les niveaux, il redevient légitime de réclamer des «moyens», mais il y a fort à parier que, si la rigueur revenait, cette revendication s'estomperait, car le «manque de moyens» est l'excuse commode de manquements beaucoup plus graves.
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dimanche, janvier 02, 2011
La voie romaine (Rémi Brague)
Selon Rémi Brague, ce qui caractérise la culture européenne, c'est la «secondarité». La culture européenne se sentait «seconde» par rapport à l'Antiquité de la même manière que le culture romaine se sentait «seconde» par rapport à la culture grecque et que le Nouveau Testament était «second» par rapport à l'Ancien Testament.
Cette «secondarité» est la voie romaine.
Or, ce complexe d'infériorité, ce sentiment d'être des nains juchés sur les épaules de géants, explique la constante volonté de dépassement et de Renaissances qui fait l'extraordinaire fécondité de la culture européenne.
En cela, elle s'oppose radicalement à d'autres cultures, notamment les cultures arabo-musulmanes et chinoises, qui trouvent en elles-mêmes leurs sources et sont beaucoup plus fermées.
Malheureusement, nous sommes menacés de marcionisme. L'hérésie de Marcion prétendait que le Nouveau Testament devait être séparé de l'Ancien et y être opposé. L'Eglise a toujours résisté à cette hérésie.
Cependant, alors que, pendant des siècles, nos élites ont été sélectionnées sur leurs capacités à apprendre des cultures à la fois étrangères et passées, grecque et latine, cette notion que nous devons nous hisser à la hauteur des modèles antiques a disparu. Au contraire, nous jugeons bruyamment nos ancêtres.
Il se pourrait bien que cette vanité moderne qui nous fait croire supérieurs à tout ce qui nous a précédé soit une véritable catastrophe pour les Européens, les coupant de la source profonde de leur génie.
Rien de tel que les études classiques pour ramener à plus de modestie le temps présent.
Regulus, général romain prisonnier, est délivré sur parole par les Carthaginois pour négocier un traité. Au Sénat romain, il conseille de refuser toutes les offres carthaginoises, puis, fidèle à sa parole, il retourne à Carthage mourir sous la torture. Où voit-on aujourd'hui de tels exemples ?
Mais il y a mieux : en 1665, Pierre Porcon de la Bardinais, corsaire malouin fait prisonnier par les barbaresques, suit l'exemple de Regulus. L'Antiquité inspirait encore les conduites les plus hautes.
C'est pourquoi le combat de Jacqueline de Romilly, ridiculement réactionnaire aux yeux des cons, était si important. Ce n'est pas innocemment que cette dame qui connaissait le poids des mots associait le recul du grec avec les progrès de la barbarie.
Vous voulez sauver la culture européenne ? Enseignez à vos enfants le grec ou le latin. Le reste suivra. Inversement, ceux qui se sont acharnés sur les «bourgeois» enseignements du grec et du latin savaient ce qu'ils faisaient.
On remarquera que Paul Veyne, qu'on ne peut soupçonner de réaction, puisqu'il va jusqu'à nier que les racines chrétiennes de l'Europe aient un sens, est sur la même longueur d'onde avec des arguments très similaires : l'enseignement grec et latin est une richesse irremplaçable parce qu'il nous met en contact avec d'autres qui sont aussi nous-mêmes.
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dimanche, décembre 19, 2010
Jacqueline de Romilly est morte
Jacqueline de Romilly est morte.
Sa défense acharnée de l'enseignement du grec portait en elle une vision de l'homme.
L'homme n'était pas un être déraciné livré aux pulsions utilitaristes de la société de consommation. L'homme avait des racines et devait pouvoir apprendre des choses qui ne servaient à rien (en apparence). C'est pourquoi il était important pour la dictature du Bien, toute au culte de l'immédiateté et de l'homme universel, déraciné, de «ringardiser» ce combat porteur de conceptions si opposées et si dangereuses.
Comprenez bien l'enjeu : apprendre le latin ou le grec, c'est apprendre des traditions européennes, toutes différentes des traditions orientales dont on nous répète à tue-tête qu'elles sont solubles dans l'Europe comme le miel dans le lait chaud. Apprendre la dignitas et la virtu, c'est être armé des moyens de dévoiler l'imposture de la bien-pensance.
L'honneur à la romaine n'a rien à voir avec le crime d'honneur à l'orientale. Les deux sont profondément incompatibles.
Mais voilà. Pour atteindre le bienfaisant oubli de nous-mêmes, il faut aussi bruler les livres. Tant qu'il restera un Bailly et un Gaffiot, le grec ancien et le latin pourront renaitre, comme l'hébreu, avec les valeurs qu'ils portent, cataclysme pour la bien-pensance.
Sa défense acharnée de l'enseignement du grec portait en elle une vision de l'homme.
L'homme n'était pas un être déraciné livré aux pulsions utilitaristes de la société de consommation. L'homme avait des racines et devait pouvoir apprendre des choses qui ne servaient à rien (en apparence). C'est pourquoi il était important pour la dictature du Bien, toute au culte de l'immédiateté et de l'homme universel, déraciné, de «ringardiser» ce combat porteur de conceptions si opposées et si dangereuses.
Comprenez bien l'enjeu : apprendre le latin ou le grec, c'est apprendre des traditions européennes, toutes différentes des traditions orientales dont on nous répète à tue-tête qu'elles sont solubles dans l'Europe comme le miel dans le lait chaud. Apprendre la dignitas et la virtu, c'est être armé des moyens de dévoiler l'imposture de la bien-pensance.
L'honneur à la romaine n'a rien à voir avec le crime d'honneur à l'orientale. Les deux sont profondément incompatibles.
Mais voilà. Pour atteindre le bienfaisant oubli de nous-mêmes, il faut aussi bruler les livres. Tant qu'il restera un Bailly et un Gaffiot, le grec ancien et le latin pourront renaitre, comme l'hébreu, avec les valeurs qu'ils portent, cataclysme pour la bien-pensance.
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