Lire Rémi Brague est toujours un plaisir : il est précis, clair et net.
Rémi Brague : « Certains ‘laïcards' exploitent la peur de l'islam pour en finir avec le christianisme »
************
Mais comment faire appliquer la loi sur le voile à l'école et la burqa dans la rue si la loi n'est pas appliquée de manière stricte pour toutes les religions ?
Quel rapport entre un monument public et une pièce de vêtement, qui relève du privé ? Le vrai parallèle à l'érection d'un tel monument serait la construction d'une mosquée. Qui l'interdit ? Bien des municipalités la favorisent plutôt.
De toute façon, on a souvent l'impression que le fait qu'une loi soit appliquée est en France plutôt une option. Combien de lois sont restées sans décrets d'application? Verbalise-t-on les femmes qui portent un costume qui masque leur visage? Le fait-on dans « les quartiers » ?
Est-ce illusoire de vouloir appliquer la laïcité de la même manière pour toutes les religions dans un pays de culture chrétienne ?
« Toutes les religions », cela ne veut pas dire grand-chose. Ce qui est vrai, c'est que la «laïcité» à la française—expression qui est d'ailleurs tautologique—a été taillée à la mesure du christianisme, par des gens qui le connaissaient très bien. N'oublions pas que le petit père Émile Combes avait passé ses thèses de lettres, l'une sur saint Thomas d'Aquin et l'autre (en latin) sur saint Bernard.
J'ai eu l'occasion d'expliquer ailleurs qu'il n'y a jamais eu de séparation de l'Église et de l'État, car le mot supposerait qu'il y aurait eu une unité que l'on aurait ensuite déchirée.
Ce qu'il y a eu, c'est la fin d'une coopération entre deux instances qui avaient toujours été distinguées. La prétendue « séparation » n'a fait que découper suivant un pointillé vieux de près de deux millénaires. Et les historiens vous expliqueront que ceux qui ont le plus soigneusement évité les contaminations ont été plutôt les papes que les empereurs ou les rois.
Le problème avec l'islam n'est pas, comme on le dit trop souvent, qu'il ne connaîtrait pas la séparation entre religion et politique (d'où l'expression imbécile d'« islam politique »). Il est bien plutôt que ce que nous appelons « religion » y comporte un ensemble de règles de vie quotidienne (nourriture, vêtement, mariage, héritage, etc.), supposées d'origine divine, et qui doivent donc primer par rapport aux législations humaines.
[…]
Certains « laïcards » rêvent d'en finir avec le christianisme, en lui donnant le coup de grâce tant attendu depuis le XVIIIe siècle. Ils exploitent la trouille que bien des gens ont de l'islam pour essayer de chasser de l'espace public toute trace de la religion chrétienne, laquelle est justement, ce qui peut amuser, celle contre laquelle l'islam, depuis le début, a défini ses dogmes.
Face au problème de l'islamisme, certains observateurs n'hésitent pas à condamner en bloc toutes les religions. S'il existe des intégrismes partout, la menace est-elle de la même nature? Existe-t-il aujourd'hui une menace spécifique liée à l'islam ?
Ce qu'il faut voir avant tout, c'est que la notion de « religion » est creuse et que, quand on parle de « toutes les religions », on multiplie encore cette vacuité.
On entend dire: « l'islam est une religion comme les autres » ou, à l'inverse: « l'islam n'est pas une religion comme les autres ». Mais, mille bombes!, aucune religion n'est une religion comme les autres!
Chacune a sa spécificité. Vouloir mettre dans le même panier, et en l'occurrence dans la même poubelle, christianisme, bouddhisme, islam, hindouisme, judaïsme, et pourquoi pas les religions de l'Amérique précolombienne ou de la Grèce antique, c'est faire preuve, pour rester poli, d'une singulière paresse intellectuelle.
Quant à appliquer la notion catholique d'« intégrisme » ou protestante de « fondamentalisme » à des phénomènes qui n'ont rien à voir avec ces deux confessions, cela relève du fumigène plus que d'autre chose. Les plus grands massacres du XXe siècle, le Holodomor d'Ukraine et la Shoah, ont été le fait de régimes non seulement athées, mais désireux d'extirper la religion.
Une menace liée à l'islam ? La plus grave n'est sûrement pas la violence. Celle-ci n'est qu'un moyen en vue d'une fin, la soumission de l'humanité entière à la Loi de Dieu. Et si elle est le moyen le plus spectaculaire, elle n'est certainement pas le plus efficace.
************
Incidente.
Il est parfois très difficile de ne pas mépriser ses contemporains : Rémi Brague explique très clairement que parler « des religions », en bloc et sans distinction, est de l'idiotie et la moitié des commentateurs du Figaro se précipitent pour parler « des religions » sous l'article qui vient de leur expliquer qu'ils sont idiots de le faire.
Vous me direz, optimistes que vous êtes : « Il reste l'autre moitié ».
Affichage des articles dont le libellé est Rémi Brague. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rémi Brague. Afficher tous les articles
dimanche, novembre 05, 2017
vendredi, septembre 01, 2017
Rémi Brague répond au pape François Zéro
Rémi Brague : « Non, la parabole du bon Samaritain ne s'applique pas aux États ! »
Ce que j'apprécie dans cet article, c'est que Brague déplace le débat habilement en disant qu'il n'y a pas besoin de faire des tartines de philosophie et théologie pour comprendre que ce que dit le pape est débile.
Noyer le poisson dans le verbiage est très moderne, cela fait partie des techniques pour faire écran entre la réalité et le peuple. Il est donc sain, intelligent et appréciable qu'un problème simple soit débattu simplement.
Or, la politique migratoire est un problème simple : « Qui accepte on d'accueillir dans notre pays de manière permanente ? Temporaire ? Qui refuse-t-on ? » L'humanité répond à cette question depuis la nuit des temps et la réponse n'est jamais complexe parce qu'elle engage les fondamentaux de l'instinct de survie : est-ce un ami ? Un ennemi ?
On peut se tromper dans la réponse, faire une erreur de jugement, comme chaque fois qu'on prend une décision, mais l'orientation fondamentale n'en devient pas difficile pour autant.
Les modalités de l'action peuvent être complexes (et encore ... on sait très bien qui sont les fouteurs de merde et pourquoi), mais la direction de l'action elle-même, en l'occurrence, l'extrême prudence dans la sélection des immigrés, ne fait aucun doute ... sauf si on a perdu l'instinct de survie.
Ce que j'apprécie dans cet article, c'est que Brague déplace le débat habilement en disant qu'il n'y a pas besoin de faire des tartines de philosophie et théologie pour comprendre que ce que dit le pape est débile.
Noyer le poisson dans le verbiage est très moderne, cela fait partie des techniques pour faire écran entre la réalité et le peuple. Il est donc sain, intelligent et appréciable qu'un problème simple soit débattu simplement.
Or, la politique migratoire est un problème simple : « Qui accepte on d'accueillir dans notre pays de manière permanente ? Temporaire ? Qui refuse-t-on ? » L'humanité répond à cette question depuis la nuit des temps et la réponse n'est jamais complexe parce qu'elle engage les fondamentaux de l'instinct de survie : est-ce un ami ? Un ennemi ?
On peut se tromper dans la réponse, faire une erreur de jugement, comme chaque fois qu'on prend une décision, mais l'orientation fondamentale n'en devient pas difficile pour autant.
Les modalités de l'action peuvent être complexes (et encore ... on sait très bien qui sont les fouteurs de merde et pourquoi), mais la direction de l'action elle-même, en l'occurrence, l'extrême prudence dans la sélection des immigrés, ne fait aucun doute ... sauf si on a perdu l'instinct de survie.
mercredi, juin 08, 2016
Où va l'histoire ? (R. Brague)
Zemmmour en a fait une recension, je ne vais donc pas paraphraser :
Où va l'histoire ?
A propos de la nouvelle Lanzarote de Houellebecq, où un homme abandonne sa femme tombée malade, Brague s'interroge sur l'incapacité de l'homme moderne à s'engager pour toujours, à « donner sa foi ». Il en déduit que l'homme moderne manque de foi en lui-même, en l'Homme, bref, en Dieu (cerné par les divorcés de tous poils, je me sens un extra-terrestre !).
Où va l'histoire ?
A propos de la nouvelle Lanzarote de Houellebecq, où un homme abandonne sa femme tombée malade, Brague s'interroge sur l'incapacité de l'homme moderne à s'engager pour toujours, à « donner sa foi ». Il en déduit que l'homme moderne manque de foi en lui-même, en l'Homme, bref, en Dieu (cerné par les divorcés de tous poils, je me sens un extra-terrestre !).
jeudi, juin 02, 2016
La liberté moderne vue par Rémi Brague
« La liberté de l’homme moderne a trop souvent la même signification que dans le cas d’un taxi. Un taxi est libre quand il possède trois caractéristiques : il est vide, il ne va nulle part (“en maraude” comme on dit) et il peut être pris d’assaut par le premier venu, qui lui demandera d’aller où il voudra. »
C'est bien dit et c'est terriblement juste : je connais des modernes vraiment paumés d'être modernes, perdus, vides, et cela se traduit dans leurs choix très concrets, une vie dissolue, sans boussole, sans durée, sans profondeur. Mais, à la différence de ce qui se passait avant (des paumés, il y en a toujours eu), ce ne sont pas des marginaux mais au contraire des individus ordinaires.
Chesterton l'avait dit aussi : « Quand on se déclare incroyant, ce n'est pas qu'on ne croit plus en rien, mais qu'on croit en n'importe quoi ».
Vaclav Havel a dit que le problème de l'homme moderne n'était pas qu'il ignore le sens de la vie mais que cette question le préoccupe de moins en moins.
Mais ce n'est pas parce que la préoccupation est évacuée que le manque ne resurgit pas quand même. Notre société est folle et le fond de cette folie, c'est la vie sans transcendance. On retombe sur l'éternelle question de Socrate : « Si l'homme est la mesure de toutes choses, qu'est-ce qui mesurera l'homme ? ». Lhomme sans dieu est fou, fou de lui-même, fou de narcissisme.
C'est bien dit et c'est terriblement juste : je connais des modernes vraiment paumés d'être modernes, perdus, vides, et cela se traduit dans leurs choix très concrets, une vie dissolue, sans boussole, sans durée, sans profondeur. Mais, à la différence de ce qui se passait avant (des paumés, il y en a toujours eu), ce ne sont pas des marginaux mais au contraire des individus ordinaires.
Chesterton l'avait dit aussi : « Quand on se déclare incroyant, ce n'est pas qu'on ne croit plus en rien, mais qu'on croit en n'importe quoi ».
Vaclav Havel a dit que le problème de l'homme moderne n'était pas qu'il ignore le sens de la vie mais que cette question le préoccupe de moins en moins.
Mais ce n'est pas parce que la préoccupation est évacuée que le manque ne resurgit pas quand même. Notre société est folle et le fond de cette folie, c'est la vie sans transcendance. On retombe sur l'éternelle question de Socrate : « Si l'homme est la mesure de toutes choses, qu'est-ce qui mesurera l'homme ? ». Lhomme sans dieu est fou, fou de lui-même, fou de narcissisme.
samedi, novembre 28, 2015
Le pape ? A-t-il lu le Coran ?
Pour sourire (ou pleurer) :
Des selfies, des tweets : halte au patriotisme des bisounours
Moins anecdotique :
La déchéance de nationalité : un symbole insuffisant face à la menace intérieure
**************
À la suite de l'ex-juge antiterroriste Marc Trévidic, on peut déplorer que, «confrontés à des personnes qui n'ont plus aucun sens de l'appartenance nationale, nous nous gardons bien d'utiliser des infractions teintées de nationalisme», comme si nous avions «honte d'affirmer judiciairement que c'est un crime pour un Français de combattre l'armée française» ou de menacer les intérêts fondamentaux de la nation. Au lieu de déchoir nos djihadistes de la nationalité française, nous serions sans doute mieux inspirés de prendre au sérieux la notion d'ennemi intérieur et d'en tirer les conséquences judiciaires. D'autant plus que la réhabilitation de l'infraction d'intelligence avec une puissance étrangère aurait le mérite de concerner tous les Français sans distinction, et de préserver l'intégrité de notre ordre juridique contre ceux qui tentent subrepticement d'y introduire, à la faveur d'un moment de sidération, le concept d'ennemi issu de l'immigration.
**************
Rémi Brague est, comme d'habitude, excellent :
Rémi Brague : «La législation d'origine divine constitue le centre de l'islam»
**************
LE FIGARO. - Les djihadistes qui ont mené les attentats de janvier et du 13 novembre en appellent à Allah. Ont-ils quelque chose à voir avec l'Islam ?
Rémi BRAGUE. - De quel droit mettrais-je en doute la sincérité de leur islam, ni même le reproche qu'ils adressent aux «modérés» d'être tièdes. Rien à voir avec l'islam ? Si cela veut dire que les djihadistes ne forment qu'une minorité parmi les musulmans, c'est clair. Dans quelle mesure ont-ils la sympathie, ou du moins la compréhension, des autres ? J'aimerais avoir là-dessus des statistiques précises, au lieu qu'on me serine «écrasante majorité» sans me donner des chiffres.
[…]
Comment expliquer que la religion musulmane apparaisse plus focalisée sur la forme (vêtements, nourriture…) que sur le fond et qu'elle rechigne à accepter les lois de la République ?
Ce qui nous semble à nous purement formel dans une religion peut apparaître à ceux qui la professent comme central. Pensez au turban des sikhs. Dans l'islam, la mystique est permise, pas toujours bien vue, mais en tout cas seulement facultative. En revanche, les règles de la vie quotidienne sont obligatoires pour tous. Les lois sur lesquelles la nation musulmane se règle ont été, selon elle, dictées par Dieu en personne et littéralement. Quelle République peut s'imaginer faire le poids contre Dieu ?
[…]
Le Pape a dit que le Coran s'oppose à la violence. Partagez-vous ce point de vue ?
A-t-il jamais lu le Coran ?
[…]
Plutôt que de communautarisme islamique on parle de plus en plus souvent d'une montée du fait religieux. Peut-on faire l'amalgame entre la religion catholique, la religion juive et l'islam ?
Il est vrai que le christianisme, surtout mais pas seulement dans sa variante «évangélique», connaît actuellement un bouillonnement. Ou que l'hindouisme se raidit, ou que le bouddhisme attire de plus en plus de monde. Ce qui est vrai en tout cas, c'est que l'idée d'un effacement inexorable de la religion devant «la science» en a pris un sacré coup.
On répète «padamalgam !» comme une sorte de mantra ; d'ailleurs, cela sonne sanscrit… Cette règle doit s'appliquer aussi aux religions. Au lieu de dire que «les religions» sont ou font ceci ou cela, en les mettant dans le même sac, distinguons, traitons au cas par cas. Une religion est nationale ou universelle, naturelle ou révélée, etc.
Au fond, le mot même de «religion» est trompeur. Il recouvre des phénomènes incomparables. Il est d'origine occidentale et a été fait sur les mesures du christianisme. En conséquence, nous nous imaginons qu'une religion doit être une sorte de christianisme avec quelque chose en plus ou en moins. D'où notre mal à penser le bouddhisme, qui se passe de révélation, voire de l'idée de Dieu. Et notre mal à comprendre que l'idée d'une législation d'origine divine n'est pas accessoire dans l'islam, mais en constitue le centre.
**************
J'ai choisi le titre de ce billet parce que le pape François (que j'estime autant que, disons, Alain Juppé) me semble symptomatique de ces imbéciles qui affirment que l'islam est une religion de paix, par confort, par conformisme et par lâcheté, sans jamais avoir pris la peine de se renseigner sérieusement et de méditer la question. Par exemple, dans la collection bon marché Quarto de Gallimard, on trouve d'occasion un recueil de Bernard Lewis sobrement intitulé Islam, qui est tout à fait à la portée de la bourse d'un ecclésiastique, même s'il a la pauvreté ostentatoire. Cela serait un bon investissement.
De la part d'un pape, l'imbécilité islamophile est d'autant plus difficile à pardonner qu'il me semble bien, à moins qu'on m'ait menti, qu'il y a en ce moment des chrétiens persécutés au nom de l'islam. Un pasteur qui explique à ses brebis que le loup est un brave type sans avoir pris la peine d'examiner la question, cela s'appelle comment ?
Des selfies, des tweets : halte au patriotisme des bisounours
Moins anecdotique :
La déchéance de nationalité : un symbole insuffisant face à la menace intérieure
**************
À la suite de l'ex-juge antiterroriste Marc Trévidic, on peut déplorer que, «confrontés à des personnes qui n'ont plus aucun sens de l'appartenance nationale, nous nous gardons bien d'utiliser des infractions teintées de nationalisme», comme si nous avions «honte d'affirmer judiciairement que c'est un crime pour un Français de combattre l'armée française» ou de menacer les intérêts fondamentaux de la nation. Au lieu de déchoir nos djihadistes de la nationalité française, nous serions sans doute mieux inspirés de prendre au sérieux la notion d'ennemi intérieur et d'en tirer les conséquences judiciaires. D'autant plus que la réhabilitation de l'infraction d'intelligence avec une puissance étrangère aurait le mérite de concerner tous les Français sans distinction, et de préserver l'intégrité de notre ordre juridique contre ceux qui tentent subrepticement d'y introduire, à la faveur d'un moment de sidération, le concept d'ennemi issu de l'immigration.
**************
Rémi Brague est, comme d'habitude, excellent :
Rémi Brague : «La législation d'origine divine constitue le centre de l'islam»
**************
LE FIGARO. - Les djihadistes qui ont mené les attentats de janvier et du 13 novembre en appellent à Allah. Ont-ils quelque chose à voir avec l'Islam ?
Rémi BRAGUE. - De quel droit mettrais-je en doute la sincérité de leur islam, ni même le reproche qu'ils adressent aux «modérés» d'être tièdes. Rien à voir avec l'islam ? Si cela veut dire que les djihadistes ne forment qu'une minorité parmi les musulmans, c'est clair. Dans quelle mesure ont-ils la sympathie, ou du moins la compréhension, des autres ? J'aimerais avoir là-dessus des statistiques précises, au lieu qu'on me serine «écrasante majorité» sans me donner des chiffres.
[…]
Comment expliquer que la religion musulmane apparaisse plus focalisée sur la forme (vêtements, nourriture…) que sur le fond et qu'elle rechigne à accepter les lois de la République ?
Ce qui nous semble à nous purement formel dans une religion peut apparaître à ceux qui la professent comme central. Pensez au turban des sikhs. Dans l'islam, la mystique est permise, pas toujours bien vue, mais en tout cas seulement facultative. En revanche, les règles de la vie quotidienne sont obligatoires pour tous. Les lois sur lesquelles la nation musulmane se règle ont été, selon elle, dictées par Dieu en personne et littéralement. Quelle République peut s'imaginer faire le poids contre Dieu ?
[…]
Le Pape a dit que le Coran s'oppose à la violence. Partagez-vous ce point de vue ?
A-t-il jamais lu le Coran ?
[…]
Plutôt que de communautarisme islamique on parle de plus en plus souvent d'une montée du fait religieux. Peut-on faire l'amalgame entre la religion catholique, la religion juive et l'islam ?
Il est vrai que le christianisme, surtout mais pas seulement dans sa variante «évangélique», connaît actuellement un bouillonnement. Ou que l'hindouisme se raidit, ou que le bouddhisme attire de plus en plus de monde. Ce qui est vrai en tout cas, c'est que l'idée d'un effacement inexorable de la religion devant «la science» en a pris un sacré coup.
On répète «padamalgam !» comme une sorte de mantra ; d'ailleurs, cela sonne sanscrit… Cette règle doit s'appliquer aussi aux religions. Au lieu de dire que «les religions» sont ou font ceci ou cela, en les mettant dans le même sac, distinguons, traitons au cas par cas. Une religion est nationale ou universelle, naturelle ou révélée, etc.
Au fond, le mot même de «religion» est trompeur. Il recouvre des phénomènes incomparables. Il est d'origine occidentale et a été fait sur les mesures du christianisme. En conséquence, nous nous imaginons qu'une religion doit être une sorte de christianisme avec quelque chose en plus ou en moins. D'où notre mal à penser le bouddhisme, qui se passe de révélation, voire de l'idée de Dieu. Et notre mal à comprendre que l'idée d'une législation d'origine divine n'est pas accessoire dans l'islam, mais en constitue le centre.
**************
J'ai choisi le titre de ce billet parce que le pape François (que j'estime autant que, disons, Alain Juppé) me semble symptomatique de ces imbéciles qui affirment que l'islam est une religion de paix, par confort, par conformisme et par lâcheté, sans jamais avoir pris la peine de se renseigner sérieusement et de méditer la question. Par exemple, dans la collection bon marché Quarto de Gallimard, on trouve d'occasion un recueil de Bernard Lewis sobrement intitulé Islam, qui est tout à fait à la portée de la bourse d'un ecclésiastique, même s'il a la pauvreté ostentatoire. Cela serait un bon investissement.
De la part d'un pape, l'imbécilité islamophile est d'autant plus difficile à pardonner qu'il me semble bien, à moins qu'on m'ait menti, qu'il y a en ce moment des chrétiens persécutés au nom de l'islam. Un pasteur qui explique à ses brebis que le loup est un brave type sans avoir pris la peine d'examiner la question, cela s'appelle comment ?
samedi, janvier 17, 2015
Brague : «En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche»
Comme d'habitude, Rémi Brague est excellent :
«En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche»
Addendum :
Le passage important de Brague :
*****************
Ceci dit [le passage en revue des violences des différentes religion], reste à se demander si l'on peut attribuer des actes de violence au fondateur d'une religion, à celui qui en reste le modèle et à son enseignement. Pour Jésus et Bouddha, on a du mal.
Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d'Ibn Ishaq-Ibn Hicham (vers 830). Il faut la lire et se méfier des adaptations romancées et édulcorées.
Or, ce qu'on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l'on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire de l'État islamique, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d'une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort d'Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s'étaient moqués de lui.
Il ne sert de rien de répéter «contextualiser! contextualiser!»
Un crime reste un crime.
*****************
Notre camarade Curmu a commis des commentaires que je remonte dans le billet pour le remercier de son abnégation :
«En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche»
Addendum :
Le passage important de Brague :
*****************
Ceci dit [le passage en revue des violences des différentes religion], reste à se demander si l'on peut attribuer des actes de violence au fondateur d'une religion, à celui qui en reste le modèle et à son enseignement. Pour Jésus et Bouddha, on a du mal.
Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d'Ibn Ishaq-Ibn Hicham (vers 830). Il faut la lire et se méfier des adaptations romancées et édulcorées.
Or, ce qu'on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l'on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire de l'État islamique, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d'une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort d'Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s'étaient moqués de lui.
Il ne sert de rien de répéter «contextualiser! contextualiser!»
Un crime reste un crime.
*****************
Notre camarade Curmu a commis des commentaires que je remonte dans le billet pour le remercier de son abnégation :
Curmudgeon :
Brague s'appuie sur une érudition plurilingue considérable. Il est capable de penser synthétiquement à partir de là, et pas simplement d'accumuler des détails sans aucune vue d'ensemble, comme on est conduit à le faire dans des minographies savantes spécialisées. Il est capable d'exprimer les choses comme il les voit, avec clarté et vigueur. Quand il se met dans le mode voulu, il peut s'adresser à des journalistes curieux dans un style tel que l'information sera parfaitement accessible à leurs lecteurs.
De plus, comme il est maintenant à la retraite, sa parole n'est pas soumise à des précautions professionnelles de confraternité ou de diplomatie. Dans les milieux universitaires des arabisants, on marche sur des œufs.
Mais comme il dit les choses nettement, il sera intéressant de voir s'il s'attire les foudres des ligues de vertu, des journalistes, des politiques, voire des universitaires. Si on essaie de lui mettre des bâtons dans les roues, ce sera un signe supplémentaire de la dégradation des libertés.
|
Libellés :
dictature du Bien,
Islam religion de paix,
Rémi Brague
lundi, mai 12, 2014
Brague : la sécularisation et la haine du catholicisme
Une remarque de Rémi Brague dans Modérément Moderne.
Le mot «sécularisation» désigne au XIXème siècle la nationalisation des biens du clergé, à l'exemple français, par différents pays européens.
Or, comme l'a démontré Burke dés les débuts de notre glorieuse révolution, cette nationalisation n'a aucune base ni morale ni juridique, c'est du vol, de la spoliation pure et simple.
Brague suggère qu'un des ressorts de l'anti-catholicisme des gauchistes pourrait être le sentiment de culpabilité inconscient : de même qu'on peut haïr quelqu'un pour le bien qu'il vous a fait, on peut haïr quelqu'un pour le mal qu'on lui a fait.
Allez, juste pour le plaisir (et aussi parce que je ne peux pas blairer les mondains à la Ferry (1), j'ai une connaissance dans le même genre, un ça me suffit) :
*************
(1) : voici un commentaire écrit il y a trois ans mais dont je ne renie pas un mot :
La fausse droite, les faux durs, les Giscard, Chirac, Sarkozy, Ferry, sont pires que la gauche. Car ce sont eux, en laissant croire qu'il n'y a pas d'alternative à la bien-pensance, qui désespèrent les Français, leur donnant l'impression d'être enfermés dans une impasse entre blanc bonnet et bonnet blanc. Ce sont, selon l'expression de P. Muray, les passeurs des idées de gauche, comme il y a des passeurs de drogue.
Les gauchistes au moins sont francs, on sait ce qu'ils aiment et ce qu'ils détestent. Mais des types comme Ferry ou Koz qui défendent l'immigrationisme avec l'air de ne pas y toucher n'ont même pas le mérite de la franchise. Ce sont des veules comme on en trouve lors de toutes les invasions. Ils feront de très bons collabos tout en nous expliquant que c'est la politique du moindre mal et que, certes ils collaborent mais qu'ils gardent leur petite conscience bien propre pour eux.
Le mot «sécularisation» désigne au XIXème siècle la nationalisation des biens du clergé, à l'exemple français, par différents pays européens.
Or, comme l'a démontré Burke dés les débuts de notre glorieuse révolution, cette nationalisation n'a aucune base ni morale ni juridique, c'est du vol, de la spoliation pure et simple.
Brague suggère qu'un des ressorts de l'anti-catholicisme des gauchistes pourrait être le sentiment de culpabilité inconscient : de même qu'on peut haïr quelqu'un pour le bien qu'il vous a fait, on peut haïr quelqu'un pour le mal qu'on lui a fait.
Allez, juste pour le plaisir (et aussi parce que je ne peux pas blairer les mondains à la Ferry (1), j'ai une connaissance dans le même genre, un ça me suffit) :
*************
(1) : voici un commentaire écrit il y a trois ans mais dont je ne renie pas un mot :
La fausse droite, les faux durs, les Giscard, Chirac, Sarkozy, Ferry, sont pires que la gauche. Car ce sont eux, en laissant croire qu'il n'y a pas d'alternative à la bien-pensance, qui désespèrent les Français, leur donnant l'impression d'être enfermés dans une impasse entre blanc bonnet et bonnet blanc. Ce sont, selon l'expression de P. Muray, les passeurs des idées de gauche, comme il y a des passeurs de drogue.
Les gauchistes au moins sont francs, on sait ce qu'ils aiment et ce qu'ils détestent. Mais des types comme Ferry ou Koz qui défendent l'immigrationisme avec l'air de ne pas y toucher n'ont même pas le mérite de la franchise. Ce sont des veules comme on en trouve lors de toutes les invasions. Ils feront de très bons collabos tout en nous expliquant que c'est la politique du moindre mal et que, certes ils collaborent mais qu'ils gardent leur petite conscience bien propre pour eux.
dimanche, mai 11, 2014
Modérément moderne (R. Brague)
Rémi Brague est toujours passionnant. Je vais essayer de vous synthétiser cet ouvrage, mais je vous conseille de le lire (puisque j'ai mis une photo de la couverture, je vous signale que le bandeau est fort mal choisi : il n'a pas de rapport avec le propos du livre).
Ce billet est plus long que d'habitude, mais je pense que le sujet en vaut la peine, comme Antifragile.
La modernité est un parasite de l'énergie intellectuelle et spirituelle accumulée au Moyen-Âge. Comme tout parasite, elle ne crée rien mais tue son hôte.
Un exemple pour vous faire comprendre. L'art contemporain ne crée rien, il vit en se moquant de ce qui a été créé avant lui et, se faisant, il détruit l'art.
Et ainsi du reste. La solidarité n'est qu'une perversion de la charité chrétienne, l'Europe une perversion de la chrétienté.
Un ami parle à Brague d'un président de la république qu'il a connu : «C'est un salaud : il ne croit en rien». Il ajoute, pensant atténuer son jugement, «Il croit en l'Europe». Rémi Brague se demande si cela atténue vraiment le jugement, si croire en une Europe anhistorique et déculturée n'est pas au contraire la forme ultime du nihilisme politique.
Nous sommes sur une pyramide d'idéaux :
Bien Mal
Vrai Faux
Etre Néant
Le couple Bien/Mal structurait la question sociale au XIXème siècle.
Le couple Vrai/Faux est au coeur de la question totalitaire : le marxisme ou l'antisémitisme ont-ils raison ? Le XXème siècle est par excellence le règne du mensonge sous sa forme la plus violente.
Le XXIème siècle se pose la question de l'Etre et du Néant. Pendant longtemps, la question a été «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?». Aujourd'hui la question est «A quoi bon ? Pourquoi devrait-il y avoir quelque chose plutôt que rien ?».
Le nihilisme qui en découle, nommé avec une grande justesse culture de mort par Jean-Paul II, est omniprésent en occident. Il conditionne le présentisme : si la vie n'est pas intrinsinquèment bonne, si l'être ne vaut pas mieux que le néant, inutile de donner la vie et de se préoccuper de l'avenir. Si nous ne sommes pas un maillon dans la bonne chaine de la vie, inutile de nous préoccuper du passé et de transmettre l'héritage. Seul compte l'instant présent.
De manière très intéressante, Brague lie l'émergence de l'adjectif «sociétal» à cette question de l'Etre et du Néant comme «social» était lié au Bien et au Mal.
Cette question est au coeur du problème de la dénaturation du mariage : qu'est-ce qu'être un homme ? Une femme ? Un père ? Une mère ? Un fils ? Une fille ?
Cette question de l'Etre et du Néant a des traductions très concrètes. Le suicide collectif par la dénatalité, par exemple. Mes vieux lecteurs savent qu'il s'agit d'un de mes thèmes récurrents : peu importent du point de vue de la natalité les lubies anthropologiques, les mariages à 3, à 12, la GPA, la PMA: le moderne est psychologiquement stérile. On n'imagine pas des familles bobos à cinq ou six enfants comme les cathos, les juifs et les musulmans pratiquants, ça gêne les vacances éco-responsables à Bali.
Pour Brague, l'institution qui prend le parti de l'Etre contre le Néant, c'est l'Eglise. A mes yeux, il s'agit d'une évidence.
Au profit de ceux pour qui cette évidence serait moins aveuglante, quelques mots. Le coeur de l'Eglise, c'est l'Etre par excellence : le Dieu qui s'est incarné et qui a dit «Je suis le chemin, la vérité et la vie». L'Eglise est héritière comme aucune autre institution (1), puisqu'en occident, il ne reste que cette institution ayant un héritage séculaire. L'Eglise se projette dans le futur, car elle espère le Jugement et, dans cette attente, transmet sa Foi.
C'est pourquoi elle est attaquée par les modernes avec tant d'acharnement. Bien sûr, il y a dans tous les camps des imbéciles qui ne comprennent rien (il y a même des catholiques de gauche !), mais, dans l'ensemble, les antagonismes sont clairs.
Bergson soutenait que la démocratie n'était pas possible sans la notion chrétienne de dignité humaine (la Grèce antique n'était pas démocratique au sens universaliste où nous l'entendons). On voit d'ailleurs dans nos contrées que la régression du christianisme depuis cinquante ans s'accompagne d'une régression diffuse de la démocratie. Simple coïncidence ? Brague affine cette analyse : la démocratie est possible sans culture chrétienne mais seulement au présent, elle est incapable de se projeter dans le futur, de se sentir un quelconque devoir envers le futur, par manque de profondeur.
Si vous avez déjà essayé de gratter le vernis des «valeurs républicaines», vous comprenez : ce sont des mots creux, qui ne recouvrent rien de profond.
Le relativisme de notre époque conduit au totalitarisme. En effet, s'il n'y a plus que des vérités partielles, relatives, les idées qui permettent à la société de se constituer un fond commun ne s'imposent pas parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles convainquent tout le monde, parce qu'elles sont partagées. Elles s'imposent parce qu'elles ont la force de la coercition étatique et sociale derrière elles. La vérité imposée par la force physique et non par des arguments, cela s'appelle un mensonge, consubstantiel au totalitarisme comme nous l'expliquaient si bien Orwell et Soljenitsyne. C'est pourquoi notre société est très violente avec ceux qui «pensent mal» : amendes, prison, et, surtout, ostracisme, au sens brutal du mot, demandez à Richard Millet et à Robert Redeker. Vous trouvez là l'explication de mes vieux thèmes : le règne du mensonge et le totalitarisme mou (pas si mou, à l'occasion).
Pour expliquer le relativisme, Brague recourt à une distinction augustinienne. Il y a la lumière qui éclaire les choses et la lumière qui accuse, au sens d'accuser les ombres et les traits. Si la Vérité existe, toute culture me concerne : le Cid et Iago sont humains, ils disent quelque chose de moi en tant qu'humain. S'il y a des vérités universelles, je me les prends en pleine poire. Noblesse oblige, mais aussi, Vérité oblige. Au contraire, «à chacun sa vérité» est très confortable, n'oblige et n'engage à rien. Brague soupçonne les relativistes d'être des lâches et de fuir la lumière qui accuse. Ce n'est pas contradictoire avec mon idée que les relativistes nihilistes sont des adolescents attardés frappés du syndrome de toute-puissance.
Brague est favorable à la reconstitution d'une forme de noblesse, car la noblesse avait le souci de transmettre son nom et son héritage. Il explique d'ailleurs comme cela le succès des royautés.
Brague revient ensuite sur la question qui court le long de son livre : «dans une société sans Dieu, qui prend en charge l'avenir ?». Il rappelle, comme Péguy, que l'héritage et les morts sont extrêmement fragiles : il suffit qu'une génération cesse de transmettre pour que le lien avec le passé soit rompu.
C'est évident pour notre génération. Les enculés post-soixante-huitards ont choisi délibérément de ne plus transmettre, sous prétexte que c'était de la «culture bourgeoise», faisant de l'école la désormais célèbre fabrique du crétin. Ils ont tué Montaigne, Villon, Chateaubriand, Stendhal dans la mémoire collective tout simplement en cessant de les enseigner et en ont privé leurs descendants. C'est un crime contre l'esprit.
Encore plus fondamentalement, Brague rappelle que l'humanité est très fragile. Elle dure depuis des millénaires, mais il lui suffit de cinquante ans pour disparaître. C'est à peu près l'âge de la ménopause. Si toutes les femmes arrêtent de procréer, au bout de cinquante ans, il n'y a plus une femme en âge d'avoir des enfants. Ce n'est pas un fantasme : rappelons que c'est l'une des causes de la disparition des indigènes sud-américains suite à l'invasion espagnole. A cause du choc psychologique, les Indiens ont moins couché avec leur femme, moins fait d'enfants. Ca et les épidémies.
La dénatalité actuelle est assez bien expliquée par le recul de l'âge du premier enfant. Certains démographes ont calculé qu'au rythme présent, il n'y aurait plus d'humanité dans 400 à 500 ans.
Or, la démocratie totale, c'est-à-dire politique et sociale, a tendance à ne prendre en compte, au mieux, que le moyen terme, en gros le temps jusqu'à deux mandats, environ dix ans. Les générations futures et les générations passées ne votent pas. C'est comme cela que l'école des choix publics explique le penchant pour la dette publique : autant faire payer les jouissances d'aujourd'hui par ceux qui n'existent pas encore et, par conséquent, ne votent pas.
Brague rappelle l'idée de Chesterton que la vraie démocratie totale, c'est la tradition. Comme le dit Chesterton avec son humour habituel, il n'y a pas de raison que mon grand-père n'ait pas le droit de vote, sous le prétexte futile qu'il est mort. Or, le droit de vote de mon grand-père mort, c'est la tradition qu'il m'a léguée.
Ca vaut le coup de citer Chesterton : «[La tradition] est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l'oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. [...] La tradition proteste contre le fait que les gens soient disqualifiés par un accident, leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien même si c'est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien, même si c'est notre père. En tout cas, je n'arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition : il me semble évident qu'il s'agit d'une seule et même idée.»
Aujourd'hui, le je-m'en-foutisme est particulièrement flagrant dans le surendettement des Etats pour des besoins de consommation immédiate : il prive les générations futures de marges de manoeuvre et tout le monde s'en fout. Je ne sais plus qui a écrit, en préface d'une histoire financière de la France, qu'on lit dans les comptes d'une nation sa morale et ses valeurs. Dans les comptes de la France depuis quarante ans, on lit l'hédonisme le plus égoïste.
Brague, par un de ses jeux de mots qu'il affectionne, retourne la citation de Valéry : oui, la civilisation occidentale moderne est mortelle, mais au sens de porteuse de mort. Survivront ceux qui lui résistent : les catholiques intégristes, les islamistes radicaux, les juifs orthodoxes ...
Il faut quand même remarquer que la civilisation occidentale est coupable de nombreux crimes parce qu'elle en avait plus les moyens, pas parce qu'elle est plus méchante que les autres. Vous mettez une méchante souris et un gentil éléphant dans un magasin de porcelaine, c'est le gentil éléphant qui fera le plus de dégâts.
Pour conclure, il essaie tout de même de tracer des perspectives positives, de trouver ce qui, dans la culture occidentale, permettrait d'éviter la mort qui se profile à l'horizon. De même que la spécialité de l'Eglise, c'est la résurrection, la spécialité de l'Occident, c'est la renaissance : aller chercher dans le passé des éléments pour bousculer le présent.
Il trace un projet éducatif mais, sachant le potentiel totalitaire de tout projet éducatif, il insiste sur le fait que le seul projet éducatif qui vaille est libéral, comme l'envisageait l'Antiquité. Mais Brague se demande si c'est encore possible, car il faut pour cela une certaine conception de l'homme, celle qui fait de lui un être voué à la liberté.
Son programme : les langues «mortes» (2), les arts, la théologie, à cause de leur «inutilité».
Brague dit tout le mal qu'il pense des partisans de la table rase. Il se moque des bobos qui font de la «morale traditionnelle» l'abomination de la désolation mais qui sont prêts à payer plus cher une baguette «tradition» : ils retiennent de la tradition ce qui leur procure des plaisirs, pas ce qui les oblige. Un peu facile, non ?
Mais Brague met en garde contre une survalorisation de la tradition, même s'il retient ce mérite du passé : c'est grâce à lui que nous sommes là. Tandis que nous, au présent, nous ne sommes même pas sûrs de poser les bases d'un futur vivable.
Enfin, sa conclusion insiste sur le fait que l'avenir se prépare dans le présent : si nous ne décidons pas d'avoir des enfants aujourd'hui, il sera trop tard, si nous ne décidons pas de les éduquer aujourd'hui, il sera trop tard. Respecter le passé et préparer l'avenir ne sont pas des choses qui se font naturellement, elles passent par des décisions conscientes et des actions volontaires.
Ma conclusion : à lire. Ce livre m'apparaît comme une théorisation de Philippe Muray et de sa «fin de l'histoire». Malgré l'espoir que tente d'insuffler Brague, je crains qu'il ne soit déjà trop tard.
************
(1) : il y a aussi l'armée qui est ancrée dans le passé par de longues traditions et qui regarde vers le futur à causes des menaces qu'elle doit anticiper. Mais l'armée a beaucoup sacrifié au présentisme et je pense que la féminisation est, de ce point de vue, une catastrophe psychologique.Les femmes sont incapables de la part de poésie (oui, oui) que suppose le sacrifice militaire. L'expression n'a peut-être jamais été aussi bien adaptée : on lui a coupé les couilles.
Bien sûr, il ne s'agit pas là d'une mise en cause individuelle, inutile de me faire la liste des femmes héroïques, je ne suis pas con à ce point. Mais quand une institution masculine se féminise, elle change de nature. C'est peut-être une catastrophe pour l'éducation nationale et la justice, on peut en discuter. Mais il ne fait aucun doute que c'est une catastrophe de long terme pour l'armée.
(2) : j'ai passé latin comme deuxième langue au bac. J'en garde un excellent souvenir. Le latin fait à la fois partie de notre culture tout en étant une langue étrangère, position singulière qui en fait l'intérêt. Le combat mené contre le latin par le système éducatif n'est nullement anecdotique : il relève d'un choix de déracinement et d'utilitarisme.
Ce billet est plus long que d'habitude, mais je pense que le sujet en vaut la peine, comme Antifragile.
La modernité est un parasite de l'énergie intellectuelle et spirituelle accumulée au Moyen-Âge. Comme tout parasite, elle ne crée rien mais tue son hôte.
Un exemple pour vous faire comprendre. L'art contemporain ne crée rien, il vit en se moquant de ce qui a été créé avant lui et, se faisant, il détruit l'art.
Et ainsi du reste. La solidarité n'est qu'une perversion de la charité chrétienne, l'Europe une perversion de la chrétienté.
Un ami parle à Brague d'un président de la république qu'il a connu : «C'est un salaud : il ne croit en rien». Il ajoute, pensant atténuer son jugement, «Il croit en l'Europe». Rémi Brague se demande si cela atténue vraiment le jugement, si croire en une Europe anhistorique et déculturée n'est pas au contraire la forme ultime du nihilisme politique.
Nous sommes sur une pyramide d'idéaux :
Bien Mal
Vrai Faux
Etre Néant
Le couple Bien/Mal structurait la question sociale au XIXème siècle.
Le couple Vrai/Faux est au coeur de la question totalitaire : le marxisme ou l'antisémitisme ont-ils raison ? Le XXème siècle est par excellence le règne du mensonge sous sa forme la plus violente.
Le XXIème siècle se pose la question de l'Etre et du Néant. Pendant longtemps, la question a été «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?». Aujourd'hui la question est «A quoi bon ? Pourquoi devrait-il y avoir quelque chose plutôt que rien ?».
Le nihilisme qui en découle, nommé avec une grande justesse culture de mort par Jean-Paul II, est omniprésent en occident. Il conditionne le présentisme : si la vie n'est pas intrinsinquèment bonne, si l'être ne vaut pas mieux que le néant, inutile de donner la vie et de se préoccuper de l'avenir. Si nous ne sommes pas un maillon dans la bonne chaine de la vie, inutile de nous préoccuper du passé et de transmettre l'héritage. Seul compte l'instant présent.
De manière très intéressante, Brague lie l'émergence de l'adjectif «sociétal» à cette question de l'Etre et du Néant comme «social» était lié au Bien et au Mal.
Cette question est au coeur du problème de la dénaturation du mariage : qu'est-ce qu'être un homme ? Une femme ? Un père ? Une mère ? Un fils ? Une fille ?
Cette question de l'Etre et du Néant a des traductions très concrètes. Le suicide collectif par la dénatalité, par exemple. Mes vieux lecteurs savent qu'il s'agit d'un de mes thèmes récurrents : peu importent du point de vue de la natalité les lubies anthropologiques, les mariages à 3, à 12, la GPA, la PMA: le moderne est psychologiquement stérile. On n'imagine pas des familles bobos à cinq ou six enfants comme les cathos, les juifs et les musulmans pratiquants, ça gêne les vacances éco-responsables à Bali.
Pour Brague, l'institution qui prend le parti de l'Etre contre le Néant, c'est l'Eglise. A mes yeux, il s'agit d'une évidence.
Au profit de ceux pour qui cette évidence serait moins aveuglante, quelques mots. Le coeur de l'Eglise, c'est l'Etre par excellence : le Dieu qui s'est incarné et qui a dit «Je suis le chemin, la vérité et la vie». L'Eglise est héritière comme aucune autre institution (1), puisqu'en occident, il ne reste que cette institution ayant un héritage séculaire. L'Eglise se projette dans le futur, car elle espère le Jugement et, dans cette attente, transmet sa Foi.
C'est pourquoi elle est attaquée par les modernes avec tant d'acharnement. Bien sûr, il y a dans tous les camps des imbéciles qui ne comprennent rien (il y a même des catholiques de gauche !), mais, dans l'ensemble, les antagonismes sont clairs.
Bergson soutenait que la démocratie n'était pas possible sans la notion chrétienne de dignité humaine (la Grèce antique n'était pas démocratique au sens universaliste où nous l'entendons). On voit d'ailleurs dans nos contrées que la régression du christianisme depuis cinquante ans s'accompagne d'une régression diffuse de la démocratie. Simple coïncidence ? Brague affine cette analyse : la démocratie est possible sans culture chrétienne mais seulement au présent, elle est incapable de se projeter dans le futur, de se sentir un quelconque devoir envers le futur, par manque de profondeur.
Si vous avez déjà essayé de gratter le vernis des «valeurs républicaines», vous comprenez : ce sont des mots creux, qui ne recouvrent rien de profond.
Le relativisme de notre époque conduit au totalitarisme. En effet, s'il n'y a plus que des vérités partielles, relatives, les idées qui permettent à la société de se constituer un fond commun ne s'imposent pas parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles convainquent tout le monde, parce qu'elles sont partagées. Elles s'imposent parce qu'elles ont la force de la coercition étatique et sociale derrière elles. La vérité imposée par la force physique et non par des arguments, cela s'appelle un mensonge, consubstantiel au totalitarisme comme nous l'expliquaient si bien Orwell et Soljenitsyne. C'est pourquoi notre société est très violente avec ceux qui «pensent mal» : amendes, prison, et, surtout, ostracisme, au sens brutal du mot, demandez à Richard Millet et à Robert Redeker. Vous trouvez là l'explication de mes vieux thèmes : le règne du mensonge et le totalitarisme mou (pas si mou, à l'occasion).
Pour expliquer le relativisme, Brague recourt à une distinction augustinienne. Il y a la lumière qui éclaire les choses et la lumière qui accuse, au sens d'accuser les ombres et les traits. Si la Vérité existe, toute culture me concerne : le Cid et Iago sont humains, ils disent quelque chose de moi en tant qu'humain. S'il y a des vérités universelles, je me les prends en pleine poire. Noblesse oblige, mais aussi, Vérité oblige. Au contraire, «à chacun sa vérité» est très confortable, n'oblige et n'engage à rien. Brague soupçonne les relativistes d'être des lâches et de fuir la lumière qui accuse. Ce n'est pas contradictoire avec mon idée que les relativistes nihilistes sont des adolescents attardés frappés du syndrome de toute-puissance.
Brague est favorable à la reconstitution d'une forme de noblesse, car la noblesse avait le souci de transmettre son nom et son héritage. Il explique d'ailleurs comme cela le succès des royautés.
Brague revient ensuite sur la question qui court le long de son livre : «dans une société sans Dieu, qui prend en charge l'avenir ?». Il rappelle, comme Péguy, que l'héritage et les morts sont extrêmement fragiles : il suffit qu'une génération cesse de transmettre pour que le lien avec le passé soit rompu.
C'est évident pour notre génération. Les enculés post-soixante-huitards ont choisi délibérément de ne plus transmettre, sous prétexte que c'était de la «culture bourgeoise», faisant de l'école la désormais célèbre fabrique du crétin. Ils ont tué Montaigne, Villon, Chateaubriand, Stendhal dans la mémoire collective tout simplement en cessant de les enseigner et en ont privé leurs descendants. C'est un crime contre l'esprit.
Encore plus fondamentalement, Brague rappelle que l'humanité est très fragile. Elle dure depuis des millénaires, mais il lui suffit de cinquante ans pour disparaître. C'est à peu près l'âge de la ménopause. Si toutes les femmes arrêtent de procréer, au bout de cinquante ans, il n'y a plus une femme en âge d'avoir des enfants. Ce n'est pas un fantasme : rappelons que c'est l'une des causes de la disparition des indigènes sud-américains suite à l'invasion espagnole. A cause du choc psychologique, les Indiens ont moins couché avec leur femme, moins fait d'enfants. Ca et les épidémies.
La dénatalité actuelle est assez bien expliquée par le recul de l'âge du premier enfant. Certains démographes ont calculé qu'au rythme présent, il n'y aurait plus d'humanité dans 400 à 500 ans.
Or, la démocratie totale, c'est-à-dire politique et sociale, a tendance à ne prendre en compte, au mieux, que le moyen terme, en gros le temps jusqu'à deux mandats, environ dix ans. Les générations futures et les générations passées ne votent pas. C'est comme cela que l'école des choix publics explique le penchant pour la dette publique : autant faire payer les jouissances d'aujourd'hui par ceux qui n'existent pas encore et, par conséquent, ne votent pas.
Brague rappelle l'idée de Chesterton que la vraie démocratie totale, c'est la tradition. Comme le dit Chesterton avec son humour habituel, il n'y a pas de raison que mon grand-père n'ait pas le droit de vote, sous le prétexte futile qu'il est mort. Or, le droit de vote de mon grand-père mort, c'est la tradition qu'il m'a léguée.
Ca vaut le coup de citer Chesterton : «[La tradition] est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l'oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. [...] La tradition proteste contre le fait que les gens soient disqualifiés par un accident, leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien même si c'est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l'opinion de quelqu'un de bien, même si c'est notre père. En tout cas, je n'arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition : il me semble évident qu'il s'agit d'une seule et même idée.»
Aujourd'hui, le je-m'en-foutisme est particulièrement flagrant dans le surendettement des Etats pour des besoins de consommation immédiate : il prive les générations futures de marges de manoeuvre et tout le monde s'en fout. Je ne sais plus qui a écrit, en préface d'une histoire financière de la France, qu'on lit dans les comptes d'une nation sa morale et ses valeurs. Dans les comptes de la France depuis quarante ans, on lit l'hédonisme le plus égoïste.
Brague, par un de ses jeux de mots qu'il affectionne, retourne la citation de Valéry : oui, la civilisation occidentale moderne est mortelle, mais au sens de porteuse de mort. Survivront ceux qui lui résistent : les catholiques intégristes, les islamistes radicaux, les juifs orthodoxes ...
Il faut quand même remarquer que la civilisation occidentale est coupable de nombreux crimes parce qu'elle en avait plus les moyens, pas parce qu'elle est plus méchante que les autres. Vous mettez une méchante souris et un gentil éléphant dans un magasin de porcelaine, c'est le gentil éléphant qui fera le plus de dégâts.
Pour conclure, il essaie tout de même de tracer des perspectives positives, de trouver ce qui, dans la culture occidentale, permettrait d'éviter la mort qui se profile à l'horizon. De même que la spécialité de l'Eglise, c'est la résurrection, la spécialité de l'Occident, c'est la renaissance : aller chercher dans le passé des éléments pour bousculer le présent.
Il trace un projet éducatif mais, sachant le potentiel totalitaire de tout projet éducatif, il insiste sur le fait que le seul projet éducatif qui vaille est libéral, comme l'envisageait l'Antiquité. Mais Brague se demande si c'est encore possible, car il faut pour cela une certaine conception de l'homme, celle qui fait de lui un être voué à la liberté.
Son programme : les langues «mortes» (2), les arts, la théologie, à cause de leur «inutilité».
Brague dit tout le mal qu'il pense des partisans de la table rase. Il se moque des bobos qui font de la «morale traditionnelle» l'abomination de la désolation mais qui sont prêts à payer plus cher une baguette «tradition» : ils retiennent de la tradition ce qui leur procure des plaisirs, pas ce qui les oblige. Un peu facile, non ?
Mais Brague met en garde contre une survalorisation de la tradition, même s'il retient ce mérite du passé : c'est grâce à lui que nous sommes là. Tandis que nous, au présent, nous ne sommes même pas sûrs de poser les bases d'un futur vivable.
Enfin, sa conclusion insiste sur le fait que l'avenir se prépare dans le présent : si nous ne décidons pas d'avoir des enfants aujourd'hui, il sera trop tard, si nous ne décidons pas de les éduquer aujourd'hui, il sera trop tard. Respecter le passé et préparer l'avenir ne sont pas des choses qui se font naturellement, elles passent par des décisions conscientes et des actions volontaires.
Ma conclusion : à lire. Ce livre m'apparaît comme une théorisation de Philippe Muray et de sa «fin de l'histoire». Malgré l'espoir que tente d'insuffler Brague, je crains qu'il ne soit déjà trop tard.
************
(1) : il y a aussi l'armée qui est ancrée dans le passé par de longues traditions et qui regarde vers le futur à causes des menaces qu'elle doit anticiper. Mais l'armée a beaucoup sacrifié au présentisme et je pense que la féminisation est, de ce point de vue, une catastrophe psychologique.Les femmes sont incapables de la part de poésie (oui, oui) que suppose le sacrifice militaire. L'expression n'a peut-être jamais été aussi bien adaptée : on lui a coupé les couilles.
Bien sûr, il ne s'agit pas là d'une mise en cause individuelle, inutile de me faire la liste des femmes héroïques, je ne suis pas con à ce point. Mais quand une institution masculine se féminise, elle change de nature. C'est peut-être une catastrophe pour l'éducation nationale et la justice, on peut en discuter. Mais il ne fait aucun doute que c'est une catastrophe de long terme pour l'armée.
(2) : j'ai passé latin comme deuxième langue au bac. J'en garde un excellent souvenir. Le latin fait à la fois partie de notre culture tout en étant une langue étrangère, position singulière qui en fait l'intérêt. Le combat mené contre le latin par le système éducatif n'est nullement anecdotique : il relève d'un choix de déracinement et d'utilitarisme.
Libellés :
Catholicisme,
la décadence,
pilier,
Rémi Brague
lundi, mars 24, 2014
Le ras-le-bol de la politique politicienne : les causes profondes
Abstention, vote FN : le ras-le-bol de la politique politicienne
Le constat :
*************
On se souvient de la difficulté à s'implanter de la IIIe République, gangrénée par les affaires de corruption (scandales de Panama et des décorations), ou d'atteinte à la liberté d'opinion (affaire des fiches). Pourtant, malgré tout, il restait clair que ces pratiques, lorsqu'elles étaient mises en lumière, pouvaient faire tomber un gouvernement ou un ministre et heurtaient une morale laïque partagée par tous. Qu'elles aient été moins ou aussi fréquentes qu'aujourd'hui, ces pratiques étaient à tout le moins considérées comme anormales et condamnables. Aujourd'hui, un gouvernement ne tombe plus pour une sombre histoire d'écoute et d'atteinte à la liberté ; un parti politique qui finance sa campagne de façon malhonnête garde pignon sur rue ; sans parler des glauques affaires sexuelles d'un ancien candidat à la présidence. Les Français sont-ils choqués ? Sans doute.
Mais rien ne se passe. Ils en ont pris leur parti. Ces affaires ne sont au demeurant que la partie immergée d'un iceberg qui met en péril le navire de notre démocratie: c'est le sentiment que les hommes politiques ne cherchent qu'à conquérir, garder ou retrouver le pouvoir, en servant les intérêts du camp qui les soutient, sans attention au bien commun ; que les promesses électorales sont systématiquement non tenues et que les électeurs ne sont pas considérés comme des citoyens à qui l'on doit la vérité et le respect.
*************
L'analyse :
*************
Pourquoi cet effondrement des principes qui garantissent la légitimité de notre démocratie? C'est là qu'un passage par l'histoire des idées s'impose. Comme l'avait montré Leo Strauss, la fracture de la politique moderne a consisté, avec Machiavel, dans le fait d'abandonner l'exigencede vertu au service du bien commun qui était le but de la politique traditionnelle. Non sans arguments, Machiavel, puis Hobbes, Locke et les Lumières ont considéré que l'écart entre l'objectif des Anciens et leur pratique était trop important. Il a donc fallu abaisser le seuil d'exigence de la conduite politique: remplacer l'objectif de bien gouverner par celui de prendre ou garder le pouvoir, troquer la quête de la vertu pour la recherche de la force et de la ruse (Machiavel) ; chercher la division et la neutralisation des pouvoirs pour garantir la paix civile (Montesquieu). Toutes ces stratégies ont abouti sur le plan des institutions à une démocratie qui a pu fonctionner sur des mécanismes électifs garantissant l'expression des diverses opinions et sur des institutions permettant l'équilibre ou l'alternance des pouvoirs. Mais ces institutions étaient ancrées sur d'anciens réflexes, et notamment sur la création d'une élite, ou pourrait-on dire d'une aristocratie certes non héréditaire, mais encore marquée par le souci d'un bien commun, d'un certain esprit de service, d'un souci d'honnêteté (pensons à de Gaulle payant les factures d'électricité de l'Elysée relatives à sa consommation personnelle!). L'effondrement des principes éthiques, la mise entre parenthèse de la notion de bien commun, la foi en un complet relativisme des conceptions du bien ont réduit à néant cet héritage. Désormais, plus rien ne vient obliger les politiques, rien ne vient transcender leurs objectifs de carrière, leurs accords partisans, leur appétit de pouvoir. La démocratie a oublié ce que Rousseau avait rappelé : elle peut encore moins vivre sans vertu, au sens des qualités requises pour agir en fonction du bien, que l'aristocratie ou la monarchie. Les Anciens le savaient, les Modernes tant qu'ils ont gardé cette mémoire le savaient encore. Les postmodernes que nous sommes l'avons oublié. La démocratie s'est recroquevillée sur un mécanisme purement procédural. Seul compte le sacre de l'élection pour légitimer le pouvoir alors que la politique ancienne savait que, quel que soit le mode de désignation des gouvernants, leur légitimité tenait à leur souci du bien commun. Cette exigence s'est perdue. L'adhésion aux institutions, le sentiment d'appartenance au corps social, risquent de se dissoudre dans le triomphe de l'individualisme, du consumérisme et du relativisme. Retrouver le souci du bien commun est devenu une urgence politique.
Le constat :
*************
On se souvient de la difficulté à s'implanter de la IIIe République, gangrénée par les affaires de corruption (scandales de Panama et des décorations), ou d'atteinte à la liberté d'opinion (affaire des fiches). Pourtant, malgré tout, il restait clair que ces pratiques, lorsqu'elles étaient mises en lumière, pouvaient faire tomber un gouvernement ou un ministre et heurtaient une morale laïque partagée par tous. Qu'elles aient été moins ou aussi fréquentes qu'aujourd'hui, ces pratiques étaient à tout le moins considérées comme anormales et condamnables. Aujourd'hui, un gouvernement ne tombe plus pour une sombre histoire d'écoute et d'atteinte à la liberté ; un parti politique qui finance sa campagne de façon malhonnête garde pignon sur rue ; sans parler des glauques affaires sexuelles d'un ancien candidat à la présidence. Les Français sont-ils choqués ? Sans doute.
Mais rien ne se passe. Ils en ont pris leur parti. Ces affaires ne sont au demeurant que la partie immergée d'un iceberg qui met en péril le navire de notre démocratie: c'est le sentiment que les hommes politiques ne cherchent qu'à conquérir, garder ou retrouver le pouvoir, en servant les intérêts du camp qui les soutient, sans attention au bien commun ; que les promesses électorales sont systématiquement non tenues et que les électeurs ne sont pas considérés comme des citoyens à qui l'on doit la vérité et le respect.
*************
L'analyse :
*************
Pourquoi cet effondrement des principes qui garantissent la légitimité de notre démocratie? C'est là qu'un passage par l'histoire des idées s'impose. Comme l'avait montré Leo Strauss, la fracture de la politique moderne a consisté, avec Machiavel, dans le fait d'abandonner l'exigencede vertu au service du bien commun qui était le but de la politique traditionnelle. Non sans arguments, Machiavel, puis Hobbes, Locke et les Lumières ont considéré que l'écart entre l'objectif des Anciens et leur pratique était trop important. Il a donc fallu abaisser le seuil d'exigence de la conduite politique: remplacer l'objectif de bien gouverner par celui de prendre ou garder le pouvoir, troquer la quête de la vertu pour la recherche de la force et de la ruse (Machiavel) ; chercher la division et la neutralisation des pouvoirs pour garantir la paix civile (Montesquieu). Toutes ces stratégies ont abouti sur le plan des institutions à une démocratie qui a pu fonctionner sur des mécanismes électifs garantissant l'expression des diverses opinions et sur des institutions permettant l'équilibre ou l'alternance des pouvoirs. Mais ces institutions étaient ancrées sur d'anciens réflexes, et notamment sur la création d'une élite, ou pourrait-on dire d'une aristocratie certes non héréditaire, mais encore marquée par le souci d'un bien commun, d'un certain esprit de service, d'un souci d'honnêteté (pensons à de Gaulle payant les factures d'électricité de l'Elysée relatives à sa consommation personnelle!). L'effondrement des principes éthiques, la mise entre parenthèse de la notion de bien commun, la foi en un complet relativisme des conceptions du bien ont réduit à néant cet héritage. Désormais, plus rien ne vient obliger les politiques, rien ne vient transcender leurs objectifs de carrière, leurs accords partisans, leur appétit de pouvoir. La démocratie a oublié ce que Rousseau avait rappelé : elle peut encore moins vivre sans vertu, au sens des qualités requises pour agir en fonction du bien, que l'aristocratie ou la monarchie. Les Anciens le savaient, les Modernes tant qu'ils ont gardé cette mémoire le savaient encore. Les postmodernes que nous sommes l'avons oublié. La démocratie s'est recroquevillée sur un mécanisme purement procédural. Seul compte le sacre de l'élection pour légitimer le pouvoir alors que la politique ancienne savait que, quel que soit le mode de désignation des gouvernants, leur légitimité tenait à leur souci du bien commun. Cette exigence s'est perdue. L'adhésion aux institutions, le sentiment d'appartenance au corps social, risquent de se dissoudre dans le triomphe de l'individualisme, du consumérisme et du relativisme. Retrouver le souci du bien commun est devenu une urgence politique.
*************
Cette analyse tombe pile-poil dans les idées d'un livre dont je suis en train de vous écrire la recension : Modérément moderne, de Rémi Brague.
Brague soutient que la modernité est intellectuellement et spirituellement stérile. C'est un parasite qui se nourrit d'idées et de valeurs produites avant lui, jusqu'à ce qu'il les aient tuées (c'est pourquoi la modernité est parasite et non héritière), après quoi il ne reste plus qu'un champ de ruines.
L'article ci-dessous fournit un exemple concret de cette mécanique infernale : pour fonctionner, la démocratie moderne a besoin que ceux qui sont investis du pouvoir aient encore une conception aristocratique de leurs devoirs. Mais la démocratie moderne détruit les valeurs aristocratiques (1). A la fin, il ne reste plus rien, ni démocratie, ni aristocratie.
On peut dire la même chose du libéralisme moderne. Il a besoin, pour fonctionner, que l'homme ne soit pas la mesure de toute chose, autrement dit, il a besoin de Dieu. Mais le libéralisme moderne sape l'idée de Dieu. A la fin, il ne reste plus ni Dieu ni libéralisme.
Enfin, l'exemple le plus flagrant n'est-il pas l'«art» contemporain ? Il s'est construit en se moquant de l'art classique. Le homard en plastique de Jeff Koons ne vaut rien s'il n'y a pas de château de Versailles pour l'y pendre. Le LOHOOQ de Duchamp a besoin que Leonard ait d'abord peint la Joconde. A la fin du processus, aujourd'hui, il ne reste plus rien : l'art est mort et il n'y a plus qu'un marché spéculatif pour trous-du-cul friqués à la François Pinault, qui ont moins de goût que ma concierge.
Vous avez compris l'idée.
Il va devenir urgent que je termine mon billet sur Brague, mais je viens de vous en dévoiler l'essentiel.
**********
(1) : vous qui vous plaignez que les politiciens n'aient plus ces valeurs, qui sont, de fait, aristocratiques, seriez vous prêts à voter pour un aristocrate (à supposer qu'il en reste) et qui se comporterait comme tel ?
Dieu rit des prières qu'on lui fait pour écarter des maux dont ... Antienne connue.
Je crois que les Anglais peuvent encore voter pour un aristocrate et que c'est ce qui les sauve.
Libellés :
politique,
Rémi Brague,
voie romaine
dimanche, janvier 02, 2011
La voie romaine (Rémi Brague)
Selon Rémi Brague, ce qui caractérise la culture européenne, c'est la «secondarité». La culture européenne se sentait «seconde» par rapport à l'Antiquité de la même manière que le culture romaine se sentait «seconde» par rapport à la culture grecque et que le Nouveau Testament était «second» par rapport à l'Ancien Testament.
Cette «secondarité» est la voie romaine.
Or, ce complexe d'infériorité, ce sentiment d'être des nains juchés sur les épaules de géants, explique la constante volonté de dépassement et de Renaissances qui fait l'extraordinaire fécondité de la culture européenne.
En cela, elle s'oppose radicalement à d'autres cultures, notamment les cultures arabo-musulmanes et chinoises, qui trouvent en elles-mêmes leurs sources et sont beaucoup plus fermées.
Malheureusement, nous sommes menacés de marcionisme. L'hérésie de Marcion prétendait que le Nouveau Testament devait être séparé de l'Ancien et y être opposé. L'Eglise a toujours résisté à cette hérésie.
Cependant, alors que, pendant des siècles, nos élites ont été sélectionnées sur leurs capacités à apprendre des cultures à la fois étrangères et passées, grecque et latine, cette notion que nous devons nous hisser à la hauteur des modèles antiques a disparu. Au contraire, nous jugeons bruyamment nos ancêtres.
Il se pourrait bien que cette vanité moderne qui nous fait croire supérieurs à tout ce qui nous a précédé soit une véritable catastrophe pour les Européens, les coupant de la source profonde de leur génie.
Rien de tel que les études classiques pour ramener à plus de modestie le temps présent.
Regulus, général romain prisonnier, est délivré sur parole par les Carthaginois pour négocier un traité. Au Sénat romain, il conseille de refuser toutes les offres carthaginoises, puis, fidèle à sa parole, il retourne à Carthage mourir sous la torture. Où voit-on aujourd'hui de tels exemples ?
Mais il y a mieux : en 1665, Pierre Porcon de la Bardinais, corsaire malouin fait prisonnier par les barbaresques, suit l'exemple de Regulus. L'Antiquité inspirait encore les conduites les plus hautes.
C'est pourquoi le combat de Jacqueline de Romilly, ridiculement réactionnaire aux yeux des cons, était si important. Ce n'est pas innocemment que cette dame qui connaissait le poids des mots associait le recul du grec avec les progrès de la barbarie.
Vous voulez sauver la culture européenne ? Enseignez à vos enfants le grec ou le latin. Le reste suivra. Inversement, ceux qui se sont acharnés sur les «bourgeois» enseignements du grec et du latin savaient ce qu'ils faisaient.
On remarquera que Paul Veyne, qu'on ne peut soupçonner de réaction, puisqu'il va jusqu'à nier que les racines chrétiennes de l'Europe aient un sens, est sur la même longueur d'onde avec des arguments très similaires : l'enseignement grec et latin est une richesse irremplaçable parce qu'il nous met en contact avec d'autres qui sont aussi nous-mêmes.
Libellés :
Jacqueline de Romilly,
nos racines,
pilier,
Rémi Brague
Inscription à :
Articles (Atom)



