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dimanche, décembre 30, 2018

Internet est tout de même peuplé d'abrutis

Par trois fois en deux jours, je me suis heurté à des propriétaires de blogs qui publient des billets intéressants mais qui ne supportent pas d'être critiqués. Ne pas supporter d'être critiqué signifie qu'ils ne publient mes commentaires, pourtant tout à fait corrects, et y répondent en privé de manière à peine polie, quand ce n'est pas franchement impolie.

Cela m'inquiète : nous sommes très loin de l'extraordinaire De l'art de conférer de Montaigne :

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Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere : je m'avance vers celuy qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la verité, devroit estre la cause commune à l'un et à l'autre : Que respondra-il ? la passion du courroux luy a desja frappé le jugement : le trouble s'en est saisi, avant la raison. Il seroit utile, qu'on passast par gageure, la decision de nos disputes : qu'il y eust une marque materielle de nos pertes : affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust dire : Il vous cousta l'annee passee cent escus, à vingt fois, d'avoir esté ignorant et opiniastre.

Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher. Et pourveu qu'on n'y procede d'une troigne trop imperieusement magistrale, je prens plaisir à estre reprins. Et m'accommode aux accusateurs, souvent plus, par raison de civilité, que par raison d'amendement : aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m'advertir, par la facilité de ceder. Toutesfois il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps. Ils n'ont pas le courage de corriger, par ce qu'ils n'ont pas le courage de souffrir à l'estre : Et parlent tousjours avec dissimulation, en presence les uns des autres. Je prens si grand plaisir d'estre jugé et cogneu, qu'il m'est comme indifferent, en quelle des deux formes je le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si souvent, et condamne, que ce m'est tout un, qu'un autre le face : veu principalement que je ne donne à sa reprehension, que l'authorité que je veux. Mais je romps paille avec celuy, qui se tient si haut à la main : comme j'en cognoy quelqu'un, qui plaint son advertissement, s'il n'en est creu : et prend à injure, si on estrive à le suivre. Ce que Socrates recueilloit tousjours riant, les contradictions, qu'on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force en estoit cause : et que l'avantage ayant à tomber certainement de son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouvelle victoire. Toutesfois nous voyons au rebours, qu'il n'est rien, qui nous y rende le sentiment si delicat, que l'opinion de la préeminence, et desdaing de l'adversaire. Et que par raison, c'est au foible plustost, d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Je cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C'est un plaisir fade et nuisible, d'avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Anthistenes commanda à ses enfans, de ne sçavoir jamais gré ny grace, à homme qui les louast. Je me sens bien plus fier, de la victoire que je gaigne sur moy, quand en l'ardeur mesme du combat, je me faits plier soubs la force de la raison de mon adversaire : que je ne me sens gré, de la victoire que je gaigne sur luy, par sa foiblesse.

En fin, je reçois et advoue toute sorte d'atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu'elles soient : mais je suis par trop impatient, de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu pres indiffente. Tout un jour je contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit avec ordre. Ce n'est pas tant la force et la subtilité, que je demande, comme l'ordre. L'ordre qui se voit tous les jours, aux altercations des bergers et des enfants de boutique : jamais entre nous. S'ils se detraquent, c'est en incivilité : si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les devoye pas de leur theme. Leur propos suit son cours. S'ils previennent l'un l'autre, s'ils ne s'attendent pas, aumoins ils s'entendent. On respond tousjours trop bien pour moy, si on respond à ce que je dits. Mais quand la dispute est trouble et des-reglee, je quitte la chose, et m'attache à la forme, avec despit et indiscretion : et me jette à une façon de debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy j'ay à rougir apres.

Il est impossible de traitter de bonne foy avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maistre si impetueux : mais aussi ma conscience.
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Quel mot revient le plus souvent dans ce passage de Montaigne ? «  Vérité ».

C'est bien le fond du problème : ce qui unit Montaigne et son contradicteur, quelle que soit la violence de leurs désaccords, c'est qu'ils ont en commun la recherche de la Vérité. Ils croient qu'il existe une Vérité qu'ils cherchent tous deux.

Si on ne croit plus que la Vérité existe mais que tout est relatif et que toutes les opinions se valent, attaquer mon opinion, c'est non pas débattre avec, comme étalon, la Vérité, mais attaquer ma personne.

Certains me reprochent de commenter sur le blog de Philippe Bilger, qui, c'est vrai, est un bourgeois centriste, néo-pétainiste (voir ailleurs sur ce blog le sens que je donne à mot), mais il a cette grande qualité de tolérer tous les commentaires (je dois admettre qu'il lui arrive de tellement m'énerver que je suis à la limite de l'insulte. Il est bien patient avec moi !).




mardi, janvier 26, 2016

Montaigne, la splendeur de la liberté (C. Bardyn)

L’auteur de cette biographie de Montaigne prend un parti intéressant : puisque Montaigne prétend « tout dire ou tout désigner » de lui-même, il essaie de déchiffrer et d’interpréter les allusions de Montaigne à sa vie dans les Essais. Il se réfère à des sources externes, mais sans s’éloigner des Essais. L’exercice est un classique, mais il n’a jamais été pratiqué avec autant de rigueur. De plus, il profite de l’expérience et du savoir accumulés. Or, il y a eu de grands progrès montanistes aux XIXème et XXème siècles.



Il commence par une hypothèse fracassante. Montaigne serait un bâtard, né des infidélités de sa mère avec un palefrenier. Cette hypothèse est assez bien étayée. Par exemple, Montaigne laisse entendre qu’il est resté, comme Gargantua, onze mois au ventre de sa mère. C’est un alibi classique, comme la prématurité, pour dissimuler un adultère en faisant coller la date de conception à la présence du père légitime. Les lecteurs attentifs ne peuvent manquer l’étrangeté du jugement de Montaigne sur son père, louanges et critiques sont excessives. On se souvient du « meilleur père qui fut oncques » mais la dédicace de l’apologie de Raymond Sebond est cinglante de mépris. Je me souviens l’avoir lue plusieurs fois, croyant faire un contresens.

Je fais mienne cette hypothèse sans réticence parce qu’elle est bien argumentée et qu’elle explique en partie ce que le caractère de Montaigne peut avoir d’étrange. Il est curieux que des générations de montanistes soient passées à côté alors que, rétrospectivement, elle paraît assez naturelle. Par exemple, elle explique que Montaigne, qui déteste le droit et aime faire le soldat, ait été dirigé par son père vers la magistrature, ce qui n'est pas habituel pour un ainé, mais se comprend bien si c'est un bâtard. Thomas, le cadet, mais vrai ainé par le sang, sera destiné à la carrière militaire.

A la lumière des poésies latines de La Boétie (prononcez «la boiti», comme une boite ou, à la rigueur, « la bouéti » avec un vrai t et l'accent rural, mais certainement pas le stupide « la bohécie ») laissées dans l'ombre par les prudes propagandistes de la IIIème république, Bardyn examine sous un jour nouveau les relations d'Etienne et de Michel.

La Boétie met en garde le jeune Montaigne contre ses débordements sexuels, son attirance pour femmes mariées (fort dangereuse, puisqu'il était de coutume, heureuse époque, d'acquitter le mari qui tuait la femme infidèle et son amant dans le chaud de l'affreuse découverte) et sa fréquentation des bordels. On est loin du Montaigne raisonnable et chiant du Lagarde et Michard, qui a sûrement réussi à dégouter des Essais tout élève bien né. Bardyn exclut les relations homosexuelles, que s'acharnent à démontrer nos modernes militants homosexualistes, entre les deux amis. Pour qui est doté de la moindre finesse psychologique, c'est évident, leurs relations sont sur un tout autre plan (mais les militants sont aveugles aux évidences les plus criantes, sinon ils ne seraient pas militants).

La Boétie propose une issue originale aux guerres de religions qui déchirent la France : le gallicanisme, sur le modèle de l'anglicanisme de nos voisins d'outre-Manche. Il a cette phrase à propos des temples protestants que je ne peux m'empêcher d'appliquer à nos problèmes contemporains : « à un déraisonnable et insolent demandeur, de lui accorder quelque chose, ce n'est pas contenter son désir mais augmenter son audace ».

Les Essais sont aussi un manuel de vie en temps de guerre civile et ce qu'on y lit, malgré l'humour et la légèreté de Montaigne, n'est pas réjouissant. L'angoisse est permanente, on n'est jamais sûr de distinguer amis et ennemis et si l'on n'a pas plus à redouter des amis que des ennemis. Et quand tout ce beau monde est rentré en sa chacunière, il reste encore les « picoreurs », c'est-à-dire les bandes libérées par la déliquescence de l'Etat (toute ressemblance etc.)

Montaigne choisit une solution radicale : laisser son domaine ouvert à tout vent. Que chacun y prenne ce qu'il veut. Cela évite les problèmes avec les voleurs. Je soupçonne Montaigne de s'être arrangé pour qu'il n'y ait pas trop à voler en son domaine (le plus précieux étant sa bibliothèque, je vois mal les voleurs s'en charger). Mais cela n'enlève pas le problème des fanatiques qui exigent que vous leur fassiez allégeance.



En politique, Bardyn fait de Montaigne un républicain aristocratique, très anti-démocrate. A notre époque, on a du mal à concevoir qu’on puisse être anti-démocrate sans être un salaud. C’est parce que nous sommes devenus cons et que nous avons perdu tout bon sens. Pourtant, nous devrions mieux savoir : il n’y a pas plus anti-démocrate que nos politiciens qui flattent le peuple tout en le méprisant.

A quinze ans, Montaigne a vu le gouverneur bordelais Moneins écharpé par la foule, dépecé et salé comme un goret, lors de la révolte (fiscale, déjà) des Pitauds. Montmorency, envoyé par le roi rétablir l'ordre, accueillit de glace les bourgeois de Bordeaux venus lui présenter les clés de la ville. Désignant ses canons : «Ceux-ci sont clés suffisantes». Bonjour l'ambiance. Pourtant, la répression fut moins féroce que les Bordelais le craignaient. Quelques centaines de pendus seulement.

Les guerres de religions n’ont pas du beaucoup augmenter l'appétence de Montaigne pour les « émotions populaires ». Il exprime un mépris hautain pour le bas peuple. Connaissant les massacres de septembre, la Terreur et l’épuration, qui n'est pas si lointaine, nous devons nous montrer circonspects avant de le contredire.

En lisant Montaigne entre les lignes, Bardyn met à jour un humour noir féroce. Lorsque son petit frère est tué en jouant à la paume (il reçoit une « esteuf » dans la tempe !), Montaigne note qu' « il a prouvé sa valeur fort jeune ». Or, il semble bien que la valeur en question ait consisté à être l'amant de sa femme, Françoise de la Chassaigne !

Le titre mystérieux « Sur quelques vers de Virgile » d'un essai du troisième livre est une contrepétrie bancale (« sur quelques verges viriles »).

Les lecteurs de Montaigne sont tellement habitués à son style extraordinaire (qui n'a pas ri en lisant, à propos de son départ en voyage : « la femme ne doit pas avoir les yeux tant attachés au devant de son mari qu'elle ne puisse en voir le derrière » ? ) qu'ils en viennent à en oublier la singularité.

Une remarque significative du jeu de piste des Essais : les 24 premiers chapitres reproduisent la structure de la Cité de Dieu. Cela ne saute pas forcément aux yeux, à part à ceux des quelques érudits qui connaissent Saint Augustin par cœur (je culpabilise, je ne suis pas venu à bout des Confessions).

Au passage, l’éternelle question de la religion de Montaigne. On a dit tout et son contraire : protestant dissimulé, agnostique, libertin … Bardyn voit en Montaigne un agnostique. Je pense que c’est une erreur. J’envisage difficilement quelqu’un qui était ennemi des nouvelletés (mais sans acharnement) comme Montaigne être autre chose que catholique tempéré, par tradition. Certes, il lui est arrivé d’écrire qu’il n’y avait rien après la mort, ce qui n’est pas très catholique, mais, dans l’incertitude de son temps, j’imagine assez bien Montaigne comme un catholique de pari pascalien.

Plus intéressant, Bardyn se penche (si je puis dire) sur les maitresses de Montaigne, avec une thèse simple. Les dédicataires des Essais, Diane de Foix-Candale, Mme d’Estissac, Mme de Duras, Diane d’Andoins (dite Corisande, maitresse d’Henri IV, qu’elle appelait « petiot »), Marguerite de Valois (1) (la reine Margot, qui n’était pas la folle hystérique jouée par Adjani dans la film de Rappeneau, elle est la seule personne de sang royal à avoir laissé des mémoires intéressantes) sont les maitresses les plus prestigieuses de Montaigne. Les dédicaces, qu’on peut lire à double sens avec l’esprit tordu, fin si vous préférez, sont un discret signal. Comme celle de la bâtardise, cette thèse se soutient bien et semble assez naturelle. Les « madames » ne doivent pas vous égarer : on se mariait jeune et les dames en question avaient toutes la petite vingtaine. Montaigne bénéficiait donc des maitresses de vingt à trente ans plus jeunes que lui (le veinard).

Un petit écrit, dont l’attribution à la reine Margot fait l’unanimité, se moque gentiment d’un mystérieux amant qu’elle décrit petit, gascon, mélancolique, philosophe … et éjaculateur précoce et obsédé sexuel. Il est difficile de ne pas y reconnaître le portrait de Montaigne par lui-même dans les Essais. Surtout quand on remarque que les thèmes de conversation mentionnés par la reine Margot se retrouvent aussi dans les Essais !

Un travail de vérification des emplois du temps a permis de confirmer que cette thèse était plausible.



Comment les montanistes ont-ils pu passer à travers pendant cinq siècles ? Plusieurs facteurs : méconnaissance des mœurs de l’époque, pas vraiment puritaines et pas si cloisonnées qu’on le croit, manque d’humour (Montaigne pratique l’humour pince-sans-rire à haute dose, encore faut-il le voir. L’humour universitaire, c’est comme l’humour allemand : c’est l’humour juif … l’humour en moins. L’esprit potache a disparu, c'est aussi regrettable que la disparition de l'esprit fantassin déplorée par les Tontons Flingueurs), manque de finesse (les allusions de Montaigne nécessitent un peu d’attention). Il faut aussi tenir compte de l’évolution des mœurs des générations suivantes : la Contre-Réforme et sa reprise en mains de la morale, qui ont changé l’état d’esprit. Et enfin, manque de foi dans Montaigne : quand il écrit qu’il a tout dit ou tout désigné de lui-même, il faut le croire.

Montaigne fut un maire de Bordeaux efficace en une période troublée. Et modeste. Puissent les maires de Bordeaux être tous aussi modestes que Montaigne et ne pas viser des postes qui dépassent de beaucoup leurs capacités.

Bardyn pense que le jeu sur les majuscules dans la dernière édition des Essais est un code, il donne quelques exemples, et se moque des universitaires qui n’ont pas vu en cinq siècles ce que devine un enfant de huit ans en cinq minutes.

Enfin, Bardyn conclut en faisant de Montaigne un Lao-Tseu occidental, un météore -asiatique sans le savoir- dans le ciel de notre philosophie. Cela explique qu’il n’ait aucun héritier. Il n’y a pas de montaniens comme il y a des cartésiens. Cela explique aussi, que bien qu’appréciant grandement Montaigne, je préfère Blaise Pascal, qui l’a beaucoup médité et contredit. Il n’y a aucune transcendance dans Montaigne, il y a de l’amour, mais pas l’Amour, seule sa liberté est absolue. Cela fait son charme mais aussi sa limite. Montaigne est un esprit libre, probablement trop : on aimerait quelquefois qu’il se soit choisi des attachements définitifs (La Boétie, mort trop tôt ?).

C’est aussi, me semble-t-il, ce qui fait que les Essais, ce « bréviaire des honnêtes gens », n’est pas un livre saint et, s’il est plus qu’amplement fourni en humour, il n’est pas poétique. Bref, il lui manque quelque chose : Dieu, l’esprit, le souffle, l'inspiration, appelez cela comme vous voudrez. Montaigne n’est pas Chesterton. Mais nous sommes tout de même sur un sommet de la pensée.

Les Essais reviennent à la mode : écrits dans l’incertitude, incertitude des croyances, des connaissances et des événements, ils sont remarquablement adaptés à notre époque déboussolée. Il est facile de comprendre Nathalie Sarraute qui ouvrait les Essais au hasard, comme les Russes la Bible, en invoquant : « Montaigne, aide moi ».

En conclusion ?

La biographie de Bardyn est révolutionnaire. Elle met dans le vent, comme on dit en cyclisme, nombre d’universitaires pédants. Bref, à lire.

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(1) : j'ai toujours le même problème avec ses beautés de jadis décrites comme éblouissantes. Quand je regarde les portraits qu'on en a, je les trouve moches. Ce n'est pas faute d'avoir erré au Louvre et ailleurs. A part Diane de Poitiers, extraordinaire, de beauté très moderne.






mardi, novembre 17, 2015

Dans le moyeu de nos guerres

J'ai déjà abordé ce sujet. Il faut pourtant y revenir.

Montaigne vivait au temps des guerres de religion, «dans le moyeu de nos guerres». Il a eu un petit rôle politique, maire de Bordeaux (les maires de Bordeaux devraient toujours se contenter d'un petit rôle) et intermédiaire officieux entre Henri III et son successeur. Il a aussi un peu bataillé. Comme il l'écrit, il a conquis quelques poulaillers, affaires où l'on ne risquait pas moins sa vie qu'ailleurs.

Que peut-on tirer de ses Esssais ?

La première leçon est que la guerre civile fatigue, use, éreinte, car jamais l'esprit n'est en repos. Il n'y a pas de zone arrière, pas de camp ami. N'importe où et à n'importe quel moment, le voisin inconnu peut se révéler un ennemi mortel. Montaigne a résolu le problème en se retirant des affaires et en se réfugiant dans sa tour. Pourtant, même là, il lui est arrivé d'évoquer la ruine de son domaine, signe qu'il ne s'y sentait pas encore tout à fait en sécurité.

La deuxième leçon : l'Etat, l'Etat, l'Etat. Pas l'Etat-mamma, l'Etat régalien, l'Etat souverain, celui qui fait régner l'ordre. Cet ordre, seul, permet la liberté. L'Etat, qui fait que le pays est en paix au-dedans et respecté au-dehors, suivant le mot de Raymond Aron. Henri IV («Il n'y a pas pire calamité que la perte de l'Etat») et Montaigne («Le bien public requiert qu'on mente, qu'on tue et qu'on massacre») étaient d'accord, pour avoir vécu le drame de la déliquescence de l'Etat.

De l'histoire, je tire une troisième leçon, qui n'est pas dans Montaigne, ou alors en filigrane : les guerres de religion ne sont jamais purement religieuses, il s'y mêle des considérations politiques plus ou moins déguisées. Néanmoins, la religion est un moteur très puissant, ces guerres ne cessent qu'après la claire victoire d'un des combattants, qui peut alors se montrer plus tolérant, mais pas avant. Il est illusoire d'espérer arriver à une solution raisonnable autre que la victoire de l'un et la défaite de l'autre.

C'est parce que le catholicisme était clairement vainqueur que l'Edit de Nantes a pu exister. Et c'est pour ne pas l'avoir compris, pour avoir pris la tolérance pour de la faiblesse, que les protestants ont été écrasés à La Rochelle.

Certains aujourd'hui veulent sauter l'étape de la guerre et passer directement à l'étape finale, la tolérance. Je suis d'accord, cela serait tellement plus agréable. Hélas, ce n'est pas de cette façon que fonctionne le monde, que vivent les hommes.

D'abord, la guerre et le sang. Ensuite, la victoire. Seulement après, l'apaisement.



vendredi, septembre 04, 2015

Souveraineté ou barbarie ?

Souveraineté ou barbarie ?

Je suis souvent circonspect vis-à-vis de Jacques Sapir, que je trouve trop peu libéral en économie et pas assez conservateur pour le reste. Mais ici, dans cet écrit de pure politique, rien à critiquer.

Vous connaissez mon opinion, je l'ai souvent répétée : pas de démocratie sans peuple, pas de peuple sans nation, pas de nation sans souveraineté, pas de souveraineté sans frontières.

Ce salopard apatride, vendu aux Américains, de Monnet savait ce qu'il faisait en détruisant les frontières.

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Etat, Nation, société.

La société française se défait. De ce constat terrible on peut tirer l’origine de la multiplication des revendications identitaires qui nous fait régresser du « nous » au « je ». Ce processus n’est possible que parce que l’Etat-Nation, cette vieille construction sociale, se défait elle aussi. La Nation, c’est ce qui nous protège de la « guerre de tous contre tous » pour reprendre la formule de Hobbes, ou de l’anomie pour citer Durkheim. Il arrive assurément que la loi opprime. Mais, la pire oppression découle toujours de l’absence de lois. Or, ces lois sont prises dans le cadre de la Nation, et la révolution de 1789 a institué le peuple souverain comme juge suprême de ces lois. La démocratie découle alors nécessairement de la souveraineté. Certes, il est des Nations souveraines qui ne sont pas démocratique, mais nulle démocratie n’a pu naître là ou l’on est privé de souveraineté. Toute tentative pour constituer un espace de démocratie institue en réalité un espace de souveraineté. Ces deux notions sont ici indissolublement liées.

Cette crise de la Nation, est aussi une crise de l’Etat. Elle laisse les citoyens démunis et sans pouvoir pour peser sur la situation. Il en est ainsi car ils sont privés du pouvoir de faire et de modifier les lois et par là même ils sont privés du pouvoir d’organiser collectivement leur propre futur. « Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’Etat » a dit un roi de France [Henri IV] en des temps anciens, mais qui semblent aujourd’hui étrangement, et tragiquement, proches. Le contexte était celui de la fin des guerres de Religions. Sous le couvert d’un affrontement confessionnel, entre Catholiques et Protestants, une puissance, l’Espagne, cherchait à dominer l’Europe. Seul le pays a changé car aujourd’hui c’est aussi de cela dont il est question. Or, de toutes les guerres civiles, le conflit inter-religieux est le plus inexpiable car il met en jeu des fins qui dépassent l’échelle humaine. Quand ce qui est en cause est la vie éternelle – pour qui y croit – alors tout devient possible et justifié dans ce que l’on considère alors comme la « vie terrestre » pour atteindre cette « vie éternelle ». Une finalité extrême peut engendrer une barbarie extrême. La guerre de religions est aussi le conflit qui déstructure le plus en profondeur une société, qui dresse les enfants contre les parents, les frères contre les frères. Aussi, quand Henri IV fit cette déclaration devant les juges de Rouen, car un Parlement à l’époque était une assemblée de juges, il voulait faire comprendre qu’un intérêt supérieur s’imposait aux intérêts particuliers et que la poursuite par les individus de leurs buts légitimes ne devait pas se faire au détriment du but commun de la vie en société. En redonnant le sens de la Nation, il mit fin à la guerre civile.

On mesure alors ce qu’il y a d’actuel dans des mots prononcés à la fin du XVIème siècle. Une crise économique peut nous appauvrir, des injustices sociales peuvent contribuer à dresser des barrières entre nous. Mais, la confiscation de la souveraineté nationale touche aux fondements mêmes de ce qui nous permet de vivre ensemble.
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Il se trouve, hasard des lectures, que la période des guerres de religions est une de celles que je connais bien.

A mes yeux, les Essais de Montaigne sont avant tout l'échappatoire d'un gentilhomme qui tente de survivre, de ne pas devenir fou,  dans le «le moyeu de nos guerres».

La phrase célèbre de Montaigne, scandaleuse à nos contemporains, «le bien public requiert qu'on mente et qu'on tue et qu'on massacre» ne peut se lire hors contexte. Comprenez bien qu'un homme qui a vécu sa jeunesse au temps de Wassy, de la michelade, de la Saint-Barthélémy,  n'écrit pas «et qu'on massacre» à la légère. Montaigne, lui, a vu des massacres autrement qu'à la télévision. Il sait de quoi il parle.

Pourtant, il écrit ce qu'il écrit.

La phrase d'Henri IV éclaire celle de Montaigne, elle en est l'explication : «Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’Etat». La perte de l'Etat dans ses fonctions régaliennes (on n'envisage que celles-ci, à cette époque), c'est la perte de tous les biens collectifs : paix et prospérité. Et cette perte est irréversible. Tout, y compris le massacre, vaut mieux que cela.

C'est pourquoi les abandons de souveraineté promus avec beaucoup de légèreté et de bêtise par nos politiciens, les Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande et consorts, et qui portent en eux la déliquescence de l'Etat souverain sont criminels au sens le plus fort du mot. Ils ouvrent la voie au massacre de milliers de Français, à la misère et à la souffrance pour les autres. Pas forcément demain, mais un jour : les actes ont des conséquences et la connerie n'est jamais une excuse, même si les conséquences mettent du temps à se manifester.

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. Pourtant, il le faut bien. Non, tout n'ira pas mieux en fermant les yeux et en pensant à autre chose. Les choses qui finissent par s'arranger sans qu'on n'y fasse rien, ce n'est que dans les mauvais films.

Nos rois savaient ce qu'il en était. On connaît l'image de Louis XIV (qui, enfant, vécut la Fronde) se présentant au Parlement de Paris, de retour de la chasse, le fouet à la main. Et son père, Louis XIII n'a pas plus toléré le désordre dans ses Etats. Quant à Henri IV, il lui ait arrivé de s'adresser au Parlement «avec les grosses dents» : «Je couperai la racine à toutes factions, à toutes prédications séditieuses, et je ferai accourcir tous ceux qui les susciteront. J'ai sauté sur des murailles de villes : je sauterai bien sur des barricades qui ne sont pas si hautes.» Il ne se serait pas laissé intimider par soixante Romanichels sur l'autoroute.

Et notre dernier roi, Charles De Gaulle, était obsédé, en 1944, par le rétablissement de l'ordre et par l'affirmation de la souveraineté, qui, bien entendu, vont de pair.

Souveraineté et barbarie ? Oui, il n'y a que ce choix binaire. Il n'y a pas cette troisième voie illusoire si chère aux procrastineurs compulsifs, aux biaiseurs obsessionnels, aux non-décideurs professionnels, aux éviteurs de conflits habituels, aux petits arrangeurs de ministère, aux lapins de coursive, à ceux qui préfèrent diner en ville.

Souveraineté ou barbarie ? Il falloir se battre pour la souveraineté ou se soumettre à la barbarie.





samedi, mai 24, 2014

Montaigne, la vie sans loi (P. Manent)

Livre intéressant, sans plus, car l'auteur commet, me semble-t-il, un contresens majeur qui fait perdre beaucoup de sa valeur à l'ensemble de l'ouvrage.

Pierre Manent fait de Montaigne l'annonciateur des demi-habiles pascaliens, les nihilistes modernes qui critiquent tout (nihilisme qui tient en ceci : puisqu'il y a toujours des raisons -bonnes ou mauvaises, peu importe- de détruire chaque chose, rien ne mérite d'exister).

Même si Montaigne se sépare des demi-habiles et propose de nonchaloir, il serait, d'après Manent, un de ceux qui, en passant tout au crible du scepticisme,  auraient préparé le terrain aux nihilistes.

Cependant, pour arriver à ce résultat, Manent est obligé de faire de Montaigne un catholique très très tiède, voire un opposant au catholicisme.

Or, cette analyse est contraire à toute la vie de Montaigne, attaché au parti catholique (marquis de Trans, son patron, et Etienne de la Boëtie, son ami intime), allant en pèlerinage à Notre Dame de Lorette et oyant messe quotidiennement. De plus, Montaigne donne à l'apologie de Raymond de Sebonde, sur laquelle s'appuie Manent, explicitement pour but l'apologie de la foi chrétienne et catholique.

C'est vrai, les Essais ne sont pas les écrits d'un fanatique catholique, on a même soupçonné Montaigne d'être un protestant dissimulé. Mais il n'y a que trois hypothèses possibles :

1) Montaigne n'était pas catholique, il a menti sciemment dans son comportement et dans ses écrits. Dans ce cas, les Essais, qui font partout l'éloge de la franchise et condamnent le mensonge, sont bons à jeter au feu.

2) Montaigne croyait être catholique, mais il n'avait pas compris ce qu'était la doctrine catholique, ses croyances et ses opinions étaient en réalité contraires au catholicisme et il était hérétique sans le savoir.

3) Pierre Manent se trompe : Montaigne était catholique.

Vous ne serez pas surpris que je préfère la troisième hypothèse. Qu'en pensent les autorités ? En 1581, de passage à Rome, avec seulement les deux premiers tomes de ses essais, il ne rencontre pas de difficultés sérieuses avec le Saint Office. En revanche, les Essais sont mis à l'index à la demande de Bossuet en 1676.

Bref, du catholicisme de Montaigne, personne ne semble avoir douté de son vivant.

Manent  suppose aussi que Montaigne est un républicain dissimulé.

Ainsi, l'homme le plus franc qui fût aurait été un hypocrite en religion et en politique. C'est un peu gros, non ?

Pierre Manent tombe dans le piège qui guette tant d'auteurs : il tire Montaigne à lui, il lui fait dire ce qu'il a envie qu'il dise. C'est d'autant plus facile de se fourvoyer que Montaigne est subtil. Il suffit de découper le fin tissu de ses subtilités avec de gros ciseaux pour lui faire dire n'importe quoi.

Avouez que cela ne donne pas envie de classer ce livre parmi les sommets des études montaniennes.

Je suis d'autant plus chagriné que j'ai souvent apprécié les articles et les livres de P. Manent. Mais quoi ? Personne n'est exempt de dire des fadaises. L'homme est divers et ondoyant. Il lui arrive de faire le cheval échappé.

Addendum :

Cette affaire me turlupine.

Je crois que l'erreur de Manent a été de faire de Montaigne un philosophe à système façon panzer-philosophes du XIXème siècle (que je trouve d'un ennui mortel).

Jean-François Revel m'a appris à lire Montaigne. Je calais sur les Essais, que j'avais envie de lire, et je suis tombé sur quelques phrases de Revel conseillant de les considérer comme une conversation entre amis, avec ses hauts et ses bas,  et des les lire, si besoin, à haute voix. Certains prétendent qu'on peut ainsi entendre le rythme de Montaigne tournant dans sa tour pendant qu'il dictait à son secrétaire.

C'est pourquoi j'ai toujours pris, de propos délibéré, Montaigne au premier degré.

Chercher l'intention cachée de Montagne, le non-dit est, me semble-t-il, un anachronisme. Entre 1492, découverte de l'Amérique, et 1592, mort de Montaigne, le monde a été bouleversé. Pour un homme vivant une telle tourmente, il se peut que l'incertitude soit, tout simplement, de l'incertitude, et les variations, tout simplement, des variations.


samedi, juin 01, 2013

Une citation de Montaigne pour Hollande, Taubira, Valls et cie

«Il y a grand amour de soy et presomption, d'estimer ses opinions jusques-là, que pour les establir, il faille renverser une paix publique»