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jeudi, août 27, 2020

Excellent fil : 15 raisons pour lesquelles le confinement généralisé est du faux bon sens et de la vraie hystérie.

Je suis très déçu par NN Taleb, que j'admirais. Il bloque systématiquement tous ses contradicteurs sur Twitter (dont votre serviteur, bien entendu), dans un comportement absolument puéril.

De plus, il est malhonnête, il se justifie en disant que c'est pour ne pas ajouter de bruit sur sa ligne Twitter et non parce qu'il ne supporte pas la contradiction.

Plus grave, parce que ça touche à sa pensée : ce comportement est contraire à ces écrits théoriques qui disent que se couper de la contradiction est source de fragilité.

Encore plus grave : c'est le plus covidément de tous les covidéments. Il a posté une photo de lui habillé en cosmonaute pour prendre l'avion, que je ne reproduirai pas, par respect. Il pète de trouille. Pour quelqu'un qui se présente comme un professionnel des risques, ça la fout mal de ne pas être capable de maitriser sa peur du COVID.

Un contradicteur (aussitôt censuré, bien sûr) lui a fait remarquer que, tout à son obsession de la lutte contre le COVID, il négligeait les risques systémiques induits par les mesures anti-COVID, notamment la dictature sanitaire.

Bref, le grand prêtre du risque systémique, face un risque systémique mondial, s'est lamentablement fait pipi et caca dessus. Je continuerai à lire Taleb, mais avec un sourire en coin, comme avec ces pilotes de bar, flamboyants dans le récit de leurs exploits, mais qui ont le trouillomètre à zéro une fois assis en place gauche.

Ca m'a permis de découvrir Mark Changizi (autre bloqué par Taleb, le club est populeux), qui, très tôt, a dit des choses justes.



mercredi, avril 22, 2020

Le règne des Intellectuels Idiots

Commençons par une citation de Barrès :



L'affaire du virus a permis de faire sortir au grand jour une multitude d'Intellectuels Idiots. En effet, l'irruption de Raoult sur la place médiatique a posé le problème dans toute sa clarté :




Je me suis amusé sur Twitter avec un specimen gratiné qui, après trois mois d'épidémie n'a toujours pas compris (donc ne comprendra jamais) la différence entre la médecine et la recherche (grâce au confinement, j'ai du temps à perdre avec les imbéciles, négligeant le conseil de Montaigne de ne pas s'adresser aux sots), il est con comme un balai et buté comme un âne (mais probablement très diplômé).

Le nombre de Retweets et de Likes m'intéresse et m'inquiète, preuve qu'il n'est pas isolé.

Bien sûr, il y a des gens intelligents qui ont tout de suite compris (par exemple, NN Taleb, Idriss Aberkane).

Mais je suis très inquiet de la quantité et des positions de pouvoir des Intellectuels Idiots (E. Macron et E. Philippe en sont deux superbes).

Le phénomène des Intellectuels Idiots n'a rien de complexe :

1) Le développement des études secondaires, la « massification », n'a pas correspondu à une élévation proportionnelle de l'intelligence (c'est-à-dire de la capacité à comprendre le monde). Nous nous sommes donc retrouvés avec des masses d'abstracteurs de quintessence, les « manieurs de symboles », qui tiennent à distance de sécurité les réalités (sachant au fond d'eux que ce n'est pas leur truc, qu'ils ne sont pas à la hauteur, que c'est dangereux pour eux).

2) Par un mouvement inexorable, on n'a pas hissé les élèves au niveau des diplômes, mais descendu les diplômes au niveau des élèves. De plus, le mépris de toute transmission, y compris la transmission du savoir, a amené un effondrement de l'intelligence collective (un baccalauréat d'aujourd'hui vaut beaucoup moins qu'un certificat d'études d'antan).

2) Les médiocres diplômés, même quand ils se haïssent, s'unissent contre les intelligents (c'est flagrant contre Raoult). Macron a beau avoir un ego boursouflé, il sait au fond de lui qu'il a raté trois fois Normale Sup (le problème n'est pas tant de l'avoir raté trois fois que de l'avoir passé trois fois : ça montre qu'il est abruti).

Tout cela nous mène à un modèle simple : l'URSS. Des Intellectuels Idiots croient qu'ils peuvent tout prévoir et tout planifier car ils ne comprennent pas que la complexité du monde les met devant l'inconnu radical.


     

C'est particulièrement dommageable pour la France qui, par culture, offre à ces créatures néfastes un Etat tout-puissant pour développer et imposer leur nocivité.





Comment se débarrasse-t-on de notre classe politique faillie ?

Les méthodes habituelles sont la guerre et la révolution. Je ne vois ni l'une ni l'autre à l'horizon.

mardi, mars 31, 2020

Jean-Pierre Robin : « La France renoue avec son péché mignon, l’économie administrée ».

Jean-Pierre Robin : « La France renoue avec son péché mignon, l’économie administrée ».

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La conjoncture est propice aux contradictions. Décréter en même temps «restez chez vous» et « faites tourner la boutique », est la quadrature du cercle. Le péché originel de l’économie administrée est de se priver de feed-back. Confier l’intelligence de tout un pays à une poignée de gens confinés à Bercy, Matignon et l’Élysée, rend sourd, faute de percevoir aucun écho. Et « quand on passe les bornes, il n’y a plus de limites » disait le Sapeur Camember.
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On est toujours dans l'anti-fragilité : homogène et centralisé, fragile. Hétérogène et décentralisé, robuste, voire antifragile.






jeudi, décembre 27, 2018

L'inconnu, notre ami

Excellement formé par mes lectures de NN Taleb, j'ai pour philosophie qu'il ne faut pas trop s'épuiser à prévoir le futur, ce qui va arriver et quand, mais s'exposer à profiter des occasions qui passent et qu'on n'a pas prévues.

Cela n'empêche pas de faire des prévisions, mais elles doivent rester vagues et générales. Il faut rester au niveau systémique, comme la citation de Napoléon (apocryphe ?) sur l'avenir américain ou russe.

Je suis bien content (permettez ce moment de vanité) d'avoir prévu depuis longtemps que le changement de la politique française viendrait de là où on ne l'attend pas, d'une manière qu'on n'attend pas (ce qui exclut par exemple la famille Le Pen ou un coup d'Etat militaire), car tout ce qu'on anticipe est verrouillé par le pouvoir.

Et nous avons eu les gilets jaunes, qui sont une surprise pour moi dans la forme (je ne vais par faire semblant de l'avoir prévue) mais pas sur le fond (puisque justement ils sont une surprise. Je ne suis pas surpris d'être surpris : je m'attendais à être surpris !).

Pour la suite, nous pouvons prolonger ce raisonnement. Edouard Husson de même :

En marche vers la guerre civile ? les fantasmes d’une France épurée de tous ces autres qui pensent mal flambe dans tous les milieux.

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En la présente occurrence, la rue a eu l’initiative et nos élites sont largement prisonnières de l’idéologie néo-libérale. Ce sera donc sans aucun doute un processus lent et douloureux. Et il y a fort à parier que si l’actuel président manque l’occasion que lui présente l’Histoire de changer de politique, cette tâche reviendra à une personnalité complètement nouvelle, surgie hors des réseaux politiques habituels.
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Tant que le pouvoir (j'entends « pouvoir » au sens large, celui de la caste mondialiste) peut verrouiller la situation, le changement ne peut venir que de là où on n'a pas pensé à verrouiller. C'est pourquoi le vrai changement viendra d'un non-politicien : c'est le destin d'un Beppe Grillo en Italie, ça a failli être celui d'un Coluche en France (comme, par hasard, au début du verrouillage techno-européo-mondialiste). C'est aussi, évidemment, le destin d'un Trump.

Cela exclut du monde, entre autres la petite Maréchal (elle l'a dit elle-même, d'ailleurs) en qui beaucoup placent leur espoir.

Mon problème est que je ne vois pas en France de réservoir d'élites de rechange. L'armée et l'université, qui remplissaient traditionnellement ce rôle, sont dans un état intellectuel et moral à pleurer. Inutile de compter dessus (à moins qu'aux niveaux inférieurs ...).

Qui vivra verra. Nous vivons des temps intéressants.

mardi, février 27, 2018

Intellectuel Néanmoins Idiot : Peterson sur la même longueur d'onde que Taleb



Peterson dit la même chose que Taleb sur les Intellectuels Néanmoins Idiots.

Mais nous n'avons pas besoin d'Anglo-Saxons : Delbecque, avec ses mots de Français, le dit très bien.

Delbecque définit nos politiciens comme des « carencés en tout », qui « sont restés à l’école jusqu’à ce qu’elle ferme », qu’ « on place dans l’Etat et à qui on dit ‘Maintenant, c’est toi le chef’ ; c’est comme donner un flingue à un enfant de cinq ans en lui disant ‘Maintenant, fais toi plaisir’. »

Lui aussi comprend que le développement intellectuel ne va pas de pair avec le développement affectif et psychologique.

Si vous voulez que ça n'arrive pas à vos enfants s'ils sont doués pour les études, offrez leur une mobylette à traficoter et mettez les au jardinage.

dimanche, février 25, 2018

Taleb contre l'universalisme

Je m'aperçois, avec beaucoup de retard (j'ai l'esprit de l'escalier) que j'ai oublié dans ma recension du dernier livre de Taleb un point important.

Au nom de son analyse des effets d'échelle, Taleb est pour un universalisme qui n'est pas universel.

Autrement dit, le souci des autres et de la cohérence de ses idées doit dépasser sa famille et sa tribu mais l'appliquer à l'humanité entière est une forme de folie. L'universalisme authentiquement universel à la Kant lui paraît de la démence.

Qu'une idée s'applique uniquement aux Bourguignons le dérange, mais qu'elle ne s'applique pas aux Bourguignons et aux Chinois lui paraît sage.

Pour lui, la bonne taille, c'est la civilisation : une idée doit pouvoir être commune à toute l'aire qui partage philosophie, histoire et moeurs. Dans la pratique, le plus important, ce sont les moeurs.

Pas la peine que je vous fasse un dessin (enfin ... presque) sur ce que Taleb pense du sida mental.


lundi, février 19, 2018

Jouer sa peau. Asymétries cachées dans la vie quotidienne. (NN Taleb)

Taleb est toujours aussi agréable à lire.

Sa spécialité, ce sont les événements distribués en 1/x (souvent appelée distribution de Pareto et d’où découle la vulgarisation dite règle des 80/20 : 20 % des agents font 80 % des effets) et non en gaussiennes. Autrement dit, la probabilité d’événements extrêmes est plus élevée que dans une distribution de Gauss et la moyenne compte peu. Le krach boursier est l’exemple classique d’événement extrême en 1/x (si les cours de bourse étaient gaussiens, il y aurait un krach tous les dix mille ans. Tous les portefeuilles de valeurs dont les risques sont évalués à l’aide d’une gaussienne sont du charlatanisme pur et simple, une escroquerie. Pareil pour les fameux « stress tests » de la Banque Centrale Européennne).

Or, ces distributions en 1/x correspondent aux processus à mémoire (dans une gaussienne, les tirages sont indépendants les uns des autres). Vous comprenez bien qu’elles sont très fréquentes dans les affaires humaines.

Je passe sur les explications techniques mais les distributions en 1/x sont sensibles aux asymétries et aux effets d’échelle. On ne peut pas déduire le comportement d’un ensemble d’humains à partir des comportements individuels, justement parce que les extrêmes comptent.

Exemple : on ne peut déduire le comportement d’un marché à partir du comportement des acteurs de marché. La finance comportementale est du charlatanisme (encore un), parce qu’un seul acteur extrême peut prendre le pas sur la moyenne du comportement de tous les autres acteurs. Le 21 janvier 2008, la Société Générale déboucle dans la panique ses positions de l’affaire Kerviel, elle fait s’effondrer la bourse bien qu’en face d’elle, il y ait des milliers d’acteurs qui, mis ensemble, pourraient la contrer aisément. Si on raisonne en moyenne, on ne comprend pas.

Une des principales asymétries des affaires humaines, c’est la motivation.

Ce n’est pas la majorité qui l’emporte, c’est le plus motivé. Un seul acteur très motivé peut forcer les acteurs peu motivés à le suivre. Exemple : la disparition du porc dans les cantines scolaires. Les musulmans sont très motivés pour ne pas manger de porc. Les autres, plus nombreux, sont moins motivés pour manger du porc que les musulmans pour ne pas en manger, c’est donc la position musulmane qui l’emporte, bien que minoritaire (il est vrai qu’il y a désormais beaucoup d’écoles où les musulmans sont très majoritaires). Un facteur, c’est le coût pour le peu motivé : si abandonner le porc augmentait le prix de la cantine, il y aurait plus de résistance.

C’est là que la distribution spatiale et les effets d’échelle interviennent. Continuons notre exemple : si chaque cantine décide de son menu, dans les quartiers où il n’y a pas de musulmans, on n’abandonne pas le porc ; si le menu des cantines est décidé nationalement, toutes les cantines cessent en même temps de servir du porc. Un système centralisé résiste plus longtemps mais bascule d’un coup. Un système décentralisé peut changer dans certains coins rapidement, mais l’ensemble est plus ardu à faire basculer.

De toute façon, pour Taleb, l’occident se suicide car nous n’avons pas de mécanisme pour être intolérants avec les intolérants. La minorité musulmane, agressive et revendicatrice, va nous imposer son mode de vie parce nous ne savons pas nous défendre, nous n’avons pas de doctrine pour défendre notre mode de vie (nous en avions une, elle s’appelait le christianisme, mais nous l’avons abandonnée). Taleb, d’origine libanaise, sait très bien de quoi il parle.

Taleb déteste l’Arabie Saoudite et tous ceux qui font des affaires avec.

Les effets d’échelle comptent aussi : un petit pays n’est pas un grand pays en réduction. La Suisse ne sera jamais gouvernée comme la France. C’est une autre asymétrie.

En particulier, Taleb pense qu’il y a une asymétrie constitutive de la modernité : le fait de ne plus jouer sa peau. Le décideur ne subit plus les conséquences de ses décisions, ce sont d’autres qui les subissent.

Deux empereurs romains sont morts au combat. Quand Jules César prend la tête de ses troupes pour repousser la contre-attaque gauloise à Alesia, s’il se trompe, il est mort. Si Emmanuel Macron se trompe en dirigeant la France, il ira pantoufler grassement payé dans un conseil d’administration. On comprend bien l’intérêt de l’asymétrie pour les décideurs : face, je gagne ; pile, tu perds.

Depuis la crise de 2008, on a écrit des milliers de pages pour réguler les banques sans (évidemment, c’est étudié pour) prendre la seule décision utile et qui tient en deux lignes : les dirigeants d’une banque sont responsables sur leurs biens propres, solidairement, sans limite de temps ni de montant, du bilan.

Ethique et compétence sont liées : le fait de risquer sa peau pousse à prendre les bonnes décisions. Et si on prend quand même les mauvaises décisions, on est éliminé, ce qui remonte la qualité de l'ensemble. En découplant décision et conséquence, la modernité met en place la structure pour promouvoir l’incompétence.

Les entreprises familiales sont mieux gérées que les entreprises managées, il ne faut pas chercher la raison ailleurs : le dirigeant y joue sa peau. Les médias nous mettent en garde contre les « phobies » de toutes sortes, c’est idiot. Statistiquement, la peur est bonne conseillère.

L’asymétrie a des conséquences sur le comportement : le manager désengagé, qui ne risque pas sa peau, aura tendance à privilégier les petites décisions de court terme, qui ne perturbent pas son confort. Le manager engagé, pour qui le spectre de l’échec, de la faillite, est une réalité, aura plus tendance à renverser la table pour éviter les dangers de long terme. C’est la problématique de la bouée et du canot : faut-il que je m’accroche toujours un peu mieux à la bouée de sauvetage (décideur désengagé) et finir par me noyer mais plus tard (sauf que le manager désengagé s’éjecte avant de se noyer), ou faut-il que je lâche la bouée pour rejoindre le canot de sauvetage (décideur engagé) en prenant le risque de me noyer tout de suite mais avec la possibilité d’être sauvé ?

La politique des petits pas de celui qui ne risque pas sa peau expose à la grosse chute finale qu’évite avec des décisions radicales et courageuses celui qui risque sa peau.

Pour Taleb, les salariés sont des esclaves modernes et les cadres spécialement sélectionnés sur leur lâcheté. Les seuls hommes libres et courageux sont les artisans et les entrepreneurs. Au moins, Taleb met ses préceptes en pratique : quand ils n’aiment pas des gens, il les citent nommément, il risque quelque chose, il ne se contente pas de vagues allusions. Les lâches parmi les lâches sont les universitaires, qui ne mettent jamais leur peau en jeu. Ils citent des spécialistes universitaires du courage (chez les autres) qui n’ont jamais fait preuve du moindre courage dans leur vie.

Taleb fait un détour par la théologie : c’est en n’étant pas seulement Dieu mais dieu et homme que Jésus met sa peau en jeu.

L’ennemi de Taleb, c’est l’Intellectuel-Néanmoins-Idiot (traduction de Intellectual-Yet-Idiot). Il cite Standford, Oxford, Cambridge (il ne connaît pas l’ENA ?). Ce sont des intellectuels qui, ne mettant jamais leurs idées à l’épreuve des faits par eux-mêmes (ce sont les autres qui ont leur peau en jeu), persistent dans l’erreur. Comment voulez vous qu’un européiste qui nous répète depuis quarante ans que « l’Europe », c’est bien, puisse se remettre en cause puisqu’il n’en souffre jamais aucun désagrément ? Ou qu’un patron qui, quoi qu’il arrive, sera sauvé par son réseau se donne la peine d’innover vraiment ?

L’INI prend les autres pour des idiots car il ne comprend pas qu’ils n’agissent pas dans le sens de ce que, lui, avec son savoir trop théorique, pense être leurs intérêts (exemple : les Anglais qui votent pour le Brexit sont à ses yeux des imbéciles car il ne comprend pas des choses impalpables comme la liberté et l’indépendance).

Une des caractéristiques de l’INI, c’est qu’il n’a jamais jamais jamais sa peau en jeu. Il vante l’antiracisme sur tous les tons, mais il n’a jamais bu un coup avec un chauffeur de taxi africain. Il veut accueillir plein d’immigrés, mais plutôt à Calais qu’en bas de chez lui. Il était pour le renversement de Khadafi, ce méchant dictateur, peu lui importe que beaucoup plus de Libyens aient été tués depuis l'intervention française que sous Khadafi, il ne vit pas en Libye. Etc.

La triade INI infernale, universitaire, journaliste, technocrate mène nos pays à la ruine.

Dans les métiers à peau en jeu, l’apparence ne compte pas, il faut même la prendre à rebours : si vous avez le choix entre un chirurgien qui ressemble à un chirurgien et un chirurgien qui ressemble à un garçon boucher, choisissez le second : il a eu plus d’obstacles à surmonter pour réussir (même si on devient chirurgien en étant jugé au résultat). Inversement, dans les métiers où la peau des acteurs n’est pas en jeu, où on n’est pas jugé au résultat (comme cadre dans une grosse boite, c’est l’exemple pris par Taleb), la compétence compte pour rien et l’apparence pour tout : le bon costard, la bonne bagnole, les jolies planches, les mots à la mode.

Taleb revient sur cette idée qui lui tient à cœur : le lien entre éthique et compétence. On ne peut pas être compétent sur le long terme quand on ne risque rien.

Taleb fait l’éloge de la paranoïa : la mort induit une asymétrie. Peu importe que l’erreur qui provoque votre mort soit de 1 % ou de 100 %, quand vous êtes mort, vous êtes mort. Autrement dit, il n’est pas équivalent de sous-estimer et de sur-estimer ce qui vous menace : dans le premier cas, vous êtes mort ; dans le deuxième, vous faites juste des dépenses de protection inutiles.

Il y a un krach boursier environ tous les quinze ans. Si vous êtes paranoïaque et que vous croyez qu’il y en a un tous les ans, cela vous embête dans vos investissements mais sans plus. Si vous croyez qu’il y en a un tous les mille ans, vous perdez tout. Etre un peu vivant n’est pas le symétrique d’être un peu mort. Survivre est donc impératif pour pouvoir continuer à se tromper.

Taleb (qui est orthodoxe grec) classe les religions dans cette nécessité paranoïaque de survie. Peut-être les religions sont-elles fausses, excessives, crédules etc. mais, comme il n’est pas prouvé qu’une société sans religion puisse survivre (certes, l’absence de preuve d’existence n’est pas la preuve de l’inexistence) et qu’il y a de fortes présomptions qu’une société sans religion s’effondre, mieux vaut avoir une religion. Si les religions sont à 99 % fausses et inutiles mais que le 1 % qui reste permet survivre, alors il faut les garder.

Les religions aident-elles une société à survivre ? On ne peut pas le prouver mais on a des indices. Le christianisme existe depuis 2000 ans (ce qui veut dire que les gens qui le portent réussissent à se perpétuer depuis 2000 ans), l’islam depuis 1400 ans, le bouddhisme et le judaïsme depuis des millénaires aussi. En face, les sociétés ayant fait de l’athéisme de combat leur doctrine, nazisme et communisme, ont duré, respectivement, 12 ans et 72 ans. Et notre société, la plus athée de l’histoire, existe en gros depuis 50 ans et notre fécondité en berne montre qu’elle est très mal partie.

L'ordre de priorité de Taleb est : avant tout, survivre. Ensuite, la vérité. Puis la compréhension et la science.

Si l'on ne survit pas, on ne peut pas porter la vérité et la science.

La survie n’est pas forcément individuelle, il faut savoir changer de niveau, passer un niveau supérieur.

Lors de ses conférences, Taleb pose cette question : « Que peut-il vous arriver de pire ? ». Beaucoup répondent « La mort ». Alors il demande « Votre mort est-elle pire que votre mort, plus celle de votre femme, de vos enfants et de votre canari ? ». Les gens répondent évidemment « Non ». Autrement dit, il faut savoir s’élever du niveau individuel au niveau systémique. L’abeille meurt quand elle pique mais elle permet à la ruche de survivre.

Cela répond à l’argument des salauds et des lâches « Il y a plus de morts par les accidents de la route en France que par les attentats musulmans », sous-entendu « Les attentats musulmans ce n’est pas si grave ». C’est vrai au niveau individuel (on a plus de risques de mourir dans un accident de voiture que dans un attentat), mais au niveau systémique, c’est radicalement différent : les chauffards n’ont pas pour but de prendre le pouvoir et d’asservir à leurs mœurs le pays entier, les musulmans si. De plus, il n’y aura jamais d’accident de la route qui tuera 10 000 personnes d’un coup. On ne peut pas en dire autant d’un attentat.

La conclusion de Taleb : défiez vous sans cesse des gens qui ne jouent pas leur peau, qui prennent des décisions ou qui conseillent sans en subir les conséquences (PDGs, ministres, banquiers, experts, universitaires, consultants, journalistes, …). Ils vous mettent en danger, ils mettent en danger tout le système, l’entreprise, le pays, l’humanité … Fiez vous à ceux qui mettent leur peau en jeu (artisans, traders à leur compte, entrepreneurs, écrivains, militaires du rang, dresseurs de tigres …). Et vous même, efforcez vous de mettre votre peau en jeu, non seulement parce que c’est moral, mais parce que cela vous rend plus intelligent.

Je ne suis pas d’accord avec tout ce que raconte Taleb. Notamment, il critique la gastronomie française sous prétexte qu’elle manquerait de profondeur historique par rapport au hamburger et à la pizza ! Mais, dans l’ensemble, c’est pas mal.



dimanche, septembre 22, 2013

Antifragile (NN Taleb)


Livre passionnant dont je vous conseille la lecture.

Taleb se fait beaucoup d'ennemis parce qu'il dit du mal, en le justifiant par des arguments fondamentaux, des universitaires, des banquiers, des PDGs et des politiques. Mais il a fait fortune avec sa théorie, il s'en fout : il a de la «fuck you money».

Essayons de résumer :

Fragile : ce qui craint les événements inattendus

Robuste : ce qui est indifférent aux événements inattendus

Antifragile : ce qui profite des événements inattendus

Antifragile

Un exemple pour vous faire comprendre.

Une espèce animale est antifragile : les événements inattendus (à condition de ne pas faire disparaître l'espèce entière) tuent les membres les plus faibles, seuls les plus forts transmettent leurs gènes, et renforcent l'espèce.

A partir de ce premier exemple, vous comprenez mieux les caractéristiques d'un système antifragile :

> les sous-systèmes doivent être diversifiés, de manière à ce qu'il y ait toujours des sous-systèmes qui profitent des événements inattendus

> il doit y avoir un mécanisme de mise à mort des sous-systèmes frappés négativement par les événements inattendus

> la volatilité, à condition qu'elle soit raisonnable, apporte de l'information.

Le secret philosophique de l'antifragilité est de ne pas essayer de prévoir les événements inattendus, qui sont par définition imprévisibles (le fragile s'épuise dans les prévisions vaines, les plans stratégiques, les gros rapports de prospective, d'où les krachs, les catastrophes, les chutes du mur de Berlin, les faillites etc.), mais de travailler la robustesse et l'antifragilité, qui, elles, sont mesurables.

Le secret pratique est l'optionalité et l'asymétrie : toujours avoir plusieurs fers aux feux avec des pertes potentielles limitées et des gains potentiels très grands, voire illimités. Par exemple, pour Taleb, un loyer HLM est une option cachée dont vous ne payez pas le prix : suivant l'état du marché, vous avez l'option de devenir propriétaire.

Il préconise la règle du 90/10 : 90 % très sûr, 10 % très risqué. Pas de 100 % de risque moyen, exposé aux catastrophes.

Quelques exemples : un portefeuille avec 90 % de cash et 10 % d'options très risquées. Au pire, vous perdez 10 %, mais au mieux vous pouvez gagner 30, 40,50 %. Autre exemple : les écrivains fonctionnaires, comme Stendhal, Claudel ou Saint John Perse. La littérature procure un revenu très aléatoire mais qui peut faire une fortune, et le revenu de fonctionnaire assure une base insumersible, succès littéraire ou non. Exemple marrant pour les relations de bureau : ne pas critiquer un collègue que vous n'aimez pas, c'est la solution moyenne qui n'a que des inconvénients. Adoptez le 90/10 : soit vous ne pouvez rien (90 % du temps), et vous la fermez et êtes très gentil mais si une occasion se présente (10 % du temps), frappez le avec une pelle et coulez le dans le béton.

Ne pas réprimer la volatilité, elle porte des informations. Réprimer la volatilité, c'est s'exposer à une catastrophe à cause de tous les micro-signaux qu'on a empêchés d'émerger et de tous les mictro-ajustements qu'on n'a pas faits. (Taleb défend les traders et les spéculateurs, qui jouent avec leur argent, avec cet argument de la nécessité de la spéculation comme source de bienfaisante volatilité, en revanche, il déteste les banquiers qui jouent avec l'argent des autres, ne comprennent rien et sont des «empty suits»).

Taleb utilise l'image de deux frères : l'un bureaucrate dans une banque, l'autre taxi. Pour le banquier, la volatilité est écrasée, son revenu est régulier, les micro-signaux s'accumulent dans son dossier et le jour où arrive le plan de licenciement, il est choisi pour être foutu dehors et c'est la catastrophe. Le frère taxi est exposé à la volatilité, il reçoit sans cesse des signaux, moins de courses, moins de clients, auxquels il est obligé de s'adapter, mais de ce fait même, il ne craint pas la catastrophe. Il est même antifragile, exposé à un événement positif, comme une cliente qui lui demande un Paris-Nice parce qu'un volcan finlandais fait des siennes.

Une fois que vous avez bien assimilé les notions que manie Taleb, la transposition dans différents domaines est aisée :

> économie. Taleb est un libéral. Il faut laisser s'exprimer la diversité, l'optionalité et les échecs. Il demande qu'on élève une statue aux entrepreneurs ayant échoué car ils ont apporté de l'information sur ce qu'il ne fallait pas faire. Les systèmes d'économie dirigée à la française, type Sarkozy-Hollande, sont fragiles au possible, exposés à toutes les catastrophes. Taleb déteste la dette (notamment étatique), qui est une source majeure de fragilité (comme je crois qu'on ne tardera pas à le constater en France). Taleb lui préfère le capital, source d'antifragilité.

> politique. Il admire la Suisse, avec son système de communes et de cantons divers et pratiquement pas de gouvernement central (jusqu'à récemment, changement qui pourrait sonner le glas de la Suisse). Pour lui, ce système politique antifragile est la source de la prospérité suisse.

Il pose la question de la Suède et de la France, qui semblent des systèmes étatisés qui ont réussi, contredisant sa théorie.

On s'aperçoit que beaucoup de choses en Suède se traitent au niveau local. Quant à la France, Taleb pense que l'étatisation n'est que de façade jusqu'en 1960, que, jusqu'à cette date, une grande diversité antifragile est préservée malgré les consignes jacobines de Paris. Je le rejoins assez.

Encore un mot sur la France, de moi cette fois, non de Taleb. L'Ancien Régime avec sa diversité baroque était extrêmement robuste, comme l'a prouvé l'histoire de Jeanne d'Arc.

Inversement, l'effondrement de l'Etat en 1940 montre assez la fragilité du jacobinisme, coupez la tète et le reste s'effondre. A l'aune des notions maniées par Taleb, on comprend la profondeur des phrases de Jean Dutourd «Sous l'Ancien Régime, ils pouvaient arriver que les Français soient maheureux, mais la France n'était pas menacée. Depuis la révolution, c'est le contraire : il peut arriver que les Français soient heureux, mais la France est sans cesse en danger».

On en conclut que le système français, à cause de sa rigidité, va droit à la catastrophe, ce que d'autres signaux nous disent également.

Fidèle à sa théorie, il conseille d'introduire de la volatilité en politique en tirant certains postes au sort. Les Anciens pratiquaient ainsi et ont duré (m'étonnerait que La France jacobine dure aussi longtemps que Rome).

Il ne parle guère de l'UERSS bruxelloise, mais il est facile de deviner ce qu'il en pense.

> technologie. La flèche Recherche fondamentale ⇒ Recherche appliquée est pure foutaise du point de vue de Taleb et il a bien raison. C'est juste un moyen pour les universitaires et les fonctionnaires du CNRS de se faire mousser. La vérité, c'est que la plupart des inventions proviennent de bricoleurs de génie et que la théorie est venue ensuite. Il compare la technologie à la cuisine : aucun grand plat n'est venu de l'application d'une théorie du goût, même pas celle de Brillat-Savarin.

Vous devinez que Taleb est un grand partisan de l'empirisme : mieux vaut que ça marche sans qu'on comprenne pourquoi plutôt que d'avoir une belle théorie et que ça ne marche pas. Il va plus loin : il considère qu'avoir une théorie a-priori est un frein au progrès, d'où sa défiance de la recherche fondamentale pour ensuite l'appliquer.

Il faut faire de la recherche par goût du savoir, rien d'autre.

Taleb dresse une liste étonnante de clergymen anglais qui, ayant des loisirs et un hobby, ont fait des découvertes scientifiques.

Taleb n'est pas opposé aux études supérieures, pour faire des honnêtes hommes. Mais si c'est pour enrichir le pays ou faire des découvertes, c'est pure illusion : la richesse ne vient pas des universités, ce sont les universités qui sont un luxe né de la richesse.

Il estime vouée à l'échec la stratégie de certains pays pétroliers d'utiliser l'argent du pétrole pour améliorer le niveau d'études de la population afin de préparer l'après-pétrole. Ce dont ces populations ont besoin et qui leur manque cruellement pour créer une prospérité sans pétrole, c'est de stress.

> médecine. Là, c'est un cas flagrant d'antifragilité. A partie du XVIIIème siècle, le pragmatisme des médecins, souvent libéraux politiquement, profite des catastrophes pour améliorer la médecine. Peu de théorie, beaucoup de pratique. Auparavant, la théorie des humeurs, avec la saignée, a beaucoup tué.

> droit. Taleb fait la même distinction que Bruno Leoni entre la jurisprudence, faite d'en bas, de multiples cas, et la législation décidée d'en haut par de grands savants. Inutile que je précise laquelle est fragile, laquelle est robuste, voire antifragile.

> éducation. Les «soccer moms», les mamans-poules, sont des désastres éducatifs. En supprimant l'incertitude et la surprise dans la vie de leurs bambins, c'est-à-dire la volatilité, elle les empêchent d'apprendre par l'expérience, par l'essai et l'erreur, et préparent la grande catastrophe d'enfants inaptes à la vraie vie (le moins que l'on puisse dire, c'est que les femmes ne semblent pas douées pour l'éducation). Même chose pour les parcours universitaires. Taleb recommande de bosser juste ce qu'il faut pour avoir le chiffon de papier et de mettre son énergie dans l'autoapprentissage, le grignotage dynamique du flâneur motivé.

> entreprises. Inutile que je continue le sketch, vous avez compris. Il y a des boites fragiles et des boites antifragiles.

> guerre et diplomatie. Mieux vaut plein de petites guerres, façon Italie du XVème siècle, qui permettent les ajustements plutôt qu'une guerre mondiale catastrophique. Il remarque qu'on prend toujours la balkanisation en mauvaise part mais que des petits Etats en guerre perpétuelle sont moins dangereux que des grands empires qui s'affrontent deux fois par siècle.

Taleb baptise fragilistas les Bernanke, Greenspan, Obama, Hollande, Sarkozy et compagnie, PDGs, banquiers divers et variés, qui passent leur temps à ajouter de la fragilité au monde.

Small is beautiful

Si vous avez compris les effets de la non-linéarité, vous comprendrez facilement que recevoir un caillou d'un kilo sur la tête, ce n'est pas la même chose que de recevoir 1000 grains de sable de 1 g.

La France ne sera jamais la Suisse ou Singapour car un grand Etat, ce n'est pas un petit Etat en plus grand. Il y a des effets non-linéaires. Certaines mesures absurdes ne seront jamais prises à Singapour parce que les gens se connaissent, même le plus haut dirigeant n'est jamais très éloigné de la base, le pays n'est pas assez grand. En France, au contraire, vu du sommet, les gens ne sont que des statistiques et les technocrates peuvent prendre des mesures absurdes qu'ils n'oseraient pas assumer devant leur boulangère.

Taleb n'est que moyennement convaincu par les économies d'échelle. Il pense que plus les entités, Etats ou entreprises, sont grosses, plus elles manquent de souplesse pour éviter les conséquences néfastes des cygnes noirs négatifs ou saisir les cygnes noirs positifs. Le taux d'échec ahurissant des fusions-acquisitions (qui ne continuent à se faire que pour flatter l'ego des dirigeants) valide ce point de vue.

Taleb n'aime pas l'optimisation. Il a la dent dure contre les optimisations et la chasse aux redondances. L'optimisation prépare les organisations à vivre dans un monde linéaire et nominal alors que le vrai monde est tout sauf linéaire et nominal. Les redondances permettent d'encaisser un choc ou de saisir une occasion.

Taleb pose une question intéressante : pourquoi le Crystal Palace et la Tour Eiffel ont-ils été construits dans les délais alors que tous les projets de génie civil du XXIème siècle sont en retard, voire très en retard ?

La réponse simple est : parce que nos prédécesseurs étaient plus intelligents. Ils comprenaient la supériorité du bricolage sur la planification et l'utilité des redondances. Et aussi, à notre décharge, le rapport risque/complexité n'est pas linéaire : les risques augmentent plus vite que la complexité. D'où la nécessité de bien comprendre que les redondances et les marges ne sont pas un luxe mais une nécessité (il semble que ceux qui ont fait les plannings de l'A380 et du 787 l'ignoraient).

Vieux, c'est mieux

Taleb est un conservateur dans l'âme.

Le temps est un maître terrible, un destructeur implacable, le générateur de volatilité par excellence.

Ce qui a résisté à l'épreuve du temps mérite le respect, par le simple fait de sa résistance, même si le rationalisme naïf ne comprend pas pourquoi cela a résisté, même si les très surfaites Lumières baptisent cela «gothique» avec un air dégouté. Pas besoin de comprendre pour respecter.

Dans le domaine des choses non-périssables (désolé, ça ne marche pas pour les tomates et les humains), le fait d'avoir duré augmente la probabilité de durer encore.

Bien sûr, il arrive que des choses très vieilles, comme l'empire austro-hongrois, disparaissent, mais on raisonne en probabilité. Les vieilles choses ont plus de chances de survivre que les jeunes.

On surestime la robustesse de la nouveauté. Taleb ne nie pas la possibilité d'innovation, mais il la remet à sa place.

Une règle «à la grosse» : la probabilité est de durer autant que cela a duré. Plus on a de passé derrière soi, plus on a de futur devant.

La Bible existe depuis 3000 ans, elle durera encore bien 3000 ans. Harry Potter a 20 ans, il durera peut-être encore 20 ans.

Le christianisme et le judaïsme ont des millénaires derrière eux, beaucoup plus que les quelques siècles d'athéisme militant, il est donc probable que ces religions survivent à l'athéisme (on voit d'ailleurs déjà le phénomène en Israel, où les laïcs sont de plus en plus souvent mis en minorité par les religieux des deux bords, musulmans et juifs).

La voiture est là depuis un siècle, elle durera bien un siècle de plus. Vélib est là depuis dix ans, peut-être qu'il durera encore dix ans (les éoliennes, c'est pareil). Pareil pour le livre relié contre la liseuse électronique (je suis ravi que Taleb partage ma détestation des livres électroniques avec exactement mes arguments).

Les formes politiques des cités-Etats (Athènes, Venise, Singapour) ou des empires (Rome, Perse, Chine) sont beaucoup plus anciennes que les Etats-nations et les Etats-providence, il y a donc de bonnes chances que celles-ci vivent plus longtemps que celles-là.

Un domaine qui m'a touché au coeur : l'éducation. Vous voulez que vos enfants soient armés pour le futur ? Qu'ils lisent Homère, Sénèque, Montaigne, monuments qui ont tenu l'épreuve des siècles, et non pas la stupide littérature enfantine qui se périme plus vite qu'un programme politique (c'est dire !).

La beauté du raisonnement est qu'il est très économe d'hypothèses, il n'y a pas besoin de comprendre pourquoi telle chose a duré, plutôt que telle autre, pour en déduire qu'elle est plus robuste. Taleb reste cohérent : mieux vaut se concentrer sur la robustesse, la fragilité et l'antifragilité que sur les mécanismes et les prédictions.

Naturalisme

La nature étant la plus grosse usine à essais et erreurs, et qui dure depuis le plus longtemps, donc qui a largement prouvé sa robustesse et son antifragilité, on doit supposer que ce qui est naturel est bon jusqu'à ce que la preuve du contraire ait été apportée, parce qu'il y a un recul de plusieurs milliers d'années (mais cela ne signifie pas que la nature est parfaite).

Inversement, on  doit supposer que ce qui est humain est mauvais jusqu'à ce que la preuve de l'innocuité (qui suppose beaucoup de temps) ait été apportée, car le recul est minime, pas assez de mise à l'épreuve.

Vous comprenez que Taleb n'est pas un chaud partisan des OGMs.

Taleb est donc un  adepte du principe de précaution mais cohérent : nul doute que, pour lui, le «mariage pour tous» et le socialisme sont des expérimentations hasardeuses dont il aurait mieux valu se passer.

Il n'est pas non plus un fan des médecines «alternatives», car elles ont encore moins de résultats que la médecine scientifique, qu'il trouve cependant surestimée.

Dans chaque traitement médical, il y a un risque d'effet iatrogène (mal causé par le médecin), par définition inconnu (sinon, on l'éviterait), potentiellement dévastateur (voir l'affaire du Vioxx).

L'effet iatrogène est d'autant plus pernicieux qu'il peut se révéler à long terme alors que l'effet positif est immédiat (toujours le temps, la meilleure des mises à l'épreuve).

Puisque l'effet iatrogène est inconnu, Taleb propose de raisonner sur les effets positifs recherchés.

S'ils sont minimes, mieux vaut laisser faire la nature. Mieux vaut ne rien prendre pour passer de presque bien portant à totalement bien portant que de risquer un effet iatrogène.

C'est pourquoi Taleb rejette les statines, au bénéfice médical très douteux (mais gros bénéfices financiers pour les labos).

Inversement, si les effets positifs recherchés sont grands, comme passer de presque mort à encore un peu vivant, il faut mettre le paquet, effets secondaires ou pas.

C'est très différent du raisonnement rationaliste naïf, linéaire : «Effet secondaire néfaste : inconnu à ce jour, effet bénéfique : petit, rapport efficacité/risque : grand».

Nutrition

C'est le grand dada de Taleb et, comme pour le reste, il a un point de vue fort original (mais, vous allez voir, il garde toujours la cohérence de l'ensemble) :

> il suit les traditions alimentaires de l'Eglise orthodoxe. Cette alternance, au long de l'année, de jeûnes et de ripailles, validée empiriquement par la tradition, augmente la volatilité de son alimentation et renforce son corps.

> autant que faire ce peut, il mange et boit des choses qui ont un nom en Hébreu ou en Grec ancien. Etant descendant d'Hébreux et de Grecs, il suppose que son corps y est plus adapté qu'aux aliments modernes. Eau, vin, pas de soda, ni de jus. Des pommes acides, mais pas d'oranges. Pas de tabac. Pas de chocolat. Il avoue boire, quand même, du café.

Il ne parle pas des tomates et des pommes de terre, venues du Nouveau Monde.

Via negativa

La via negativa consiste, par opposition à la via positiva, à retirer plutôt qu'à ajouter.

Comme disait Saint-Exupéry, l'art est achevé quand il n'y plus rien à retirer, pas quand il n'y a plus rien à ajouter. Michel Ange disait la même chose.

Par exemple, chercher à savoir ce que Dieu n'est pas, plutôt que de définir ce qu'il est.

Chercher à ne pas être malheureux plutôt que chercher à être heureux.

La via negativa est économe, modeste et robuste.

Il est assez facile de faire la liste de ce qui vous rend malheureux et de retirer de votre vie un certain nombre de ces choses. Comme éteindre la radio et mettre la télé aux encombrants.

La via negativa s'inscrit dans la philosophie de Taleb dans la catégorie «l'homme ne peut pas tout prévoir» et doit donc être modeste.

Ethique

Les fragilistas sont anti-éthiques, des salauds : ils introduisent de la fragilité dont ils ne subissent pas les conséquences. L'éthique, c'est de ne pas être antifragile aux dépens des autres.

Le PDG qui coule sa boite à force d'avoir essayé de tout contrôler ne rendra pas les généreux bonus qu'il a touchés. Quand Jean-Marc Ayrault dit : «J'assume», qu'est-ce qu'il assume exactement ? Le risque de voir sa retraite payée jusqu'à sa mort par les moutontribuables ?

Les PDGs (qui touchent les stocks-options ou partent avec un bonus), les politiciens, les universitaires et les journalistes (sauf les reporters de guerre), qui parlent et influencent sans jamais subir les conséquences de leurs erreurs d'analyse ou de prévision («mieux vaut avoir tort avec Sartre ...»), les banquiers qui sont sauvés par l'argent du contribuable, sont antifragiles aux dépens des autres. Ce sont des salauds.

Taleb insiste sur le fait que la robustesse et l'antifragilité éthiques proviennent du fait que le décideur risque sa peau ou, au moins, sa chemise. C'est cohérent avec l'idée que je soutiens depuis des années : les banques doivent avoir une structure en commandite. Le dirigeant d'une banque qui la met en faillite doit être ruiné, à la rue. Ce n'est pas ce qu'on a vu jusqu'à maintenant.

Ne peut, fondamentalement, être éthique qu'un homme libre, c'est-à-dire, par exemple, pas fonctionnaire. La parole de Lawrence d'Arabie n'était pas fiable parce qu'il n'était pas libre, il était fonctionnaire de Sa Majesté. Provocateur, Taleb écrit qu'il fait plus confiance à un don de la mafia qui engage sa réputation qu'à un fonctionnaire !

Une société anonyme n'a ni honneur ni honte, c'est pourquoi Taleb préfère les artisans : eux, ce sont des hommes, accessibles aux sentiments humains. Il abhorre la manipulation mentale de la publicité (les pubs de tabac qui associent tabac et cow-boy, les pubs de voitures qui associent bagnoles et gonzesses ...). Il remarque que les artisans vivent surtout du bouche à oreille, d'où la règle heuristique suivante : tout ce qui a besoin de faire de la publicité pour vendre doit subir le soupçon de tromper le consommateur (Taleb, pas un grand fan de Coca-Cola !).

Morgan fait de bonnes voitures artisanales et aucune publicité.

Taleb est extrêmement méfiant de la collectivité, qui dilue la responsabilité et fournit des excuses aux comportements immoraux, «si je ne le fais pas, d'autres le feront», «je fais comme les autres». Il fait remarquer que, si tous les banquiers avaient subi le sort du banquier de la mafia, «suicidé» pour mauvaise gestion, ou si tous les patrons avaient reçu pour mauvaise gestion un à-payer symétrique de leur bonus pour bonne gestion, la crise aurait été moins grave. Les grosses organisations sont des machines à diluer  la responsabilité, par essence personnelle, au risque de mettre en péril l'ensemble.

Il évoque la décimation romaine : quand une légion avait failli, les Romains tuaient au hasard un légionnaire sur dix. Proportion assez forte pour inspirer la crainte, assez modérée pour ne pas affaiblir l'armée. Cette peine créait une saine solidarité entre les légionnaires et peu de désir de reculer. Elle n'y eut pas beaucoup d'occasions de l'appliquer.

Mais elle est une transformation de besoin collectif (une légion ne doit pas reculer) en responsabilité individuelle (si, moi, légionnaire Tartempionus, je recule, j'ai une chance sur dix de me faire zigouiller).

L'ultime traduction de l'antifragilité éthique est : «Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse». Si les individus restent fragiles (c'est la condition humaine), la société devient antifragile.

Conclusion

Taleb embrasse un vaste ensemble de sujets. Par exemple, il estime que les religions sont une source de robustesse, voire d'antifragilité. En effet, une source majeure de fragilité est l'illusion que les hommes peuvent contrôler leur destin, faire des prévisions, c'est l'illusion technocratique. L'homme religieux qui s'en remet à la Providence a déjà une source de fragilité en moins.

Il a aussi un avis sur la condamnation à mort de Socrate, qu'il trouve justifiée.

D'une manière générale, il considère que les Anciens, à l'instar de Sénèque, avaient une notion intuitive de l'antifragilité totalement perdue par les modernes. Il voit la modernité comme le monde de l'illusion technocratique, donc de la fragilité, de l'exposition maximale à la catastrophe.

J'ai déjà dit que la haine du religieux, notamment du catholicisme, que portent les modernes (c'est flagrant avec le gouvernement Hollande) était une haine adolescente du Père et un fantasme de toute-puissance infantile. Mais cette haine peut aussi avoir comme source le sentiment inavoué de fragilité des modernes.

Une troisième guerre mondiale (que Taleb n'essaie pas de prévoir) détruisant 80 % de l'humanité n'aurait rien pour le surprendre.

Il préconise de priver les humains des moyens de faire des manipulations génétiques, d'utiliser l'atome et d'acheter des options financières. A chaque fois, les risques liés à la non-linéarité sont trop grands. On est dans un cas, toujous la sagesse des anciens, que les Grecs appelaient l'hubris (ὕβρις).

Il trouve que la volonté de l'homme moderne de vivre le plus longtemps possible à tout prix est une hérésie dont il faudra un jour payer le prix. Conformément à la sagesse classique, l'homme doit transmettre ses gènes, transmettre son savoir, être prêt à se sacrifier pour le groupe et mourir sans regrets.

C'est ainsi que l'humanité est antifragile.

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Nota : j'emploie beaucoup dans ce billet le mot diversité, mais ce n'est pas au sens de la bien-pensance. Il s'agit de diversité interne, et non d'une agression externe déguisée sous le nom de diversité. Le virus de la variole n'est pas de la diversité. C'est l'agent stressant qui permet de tester la robustesse du système, c'est différent, sachant que cet agent peut aussi le détruire.

samedi, février 14, 2009

The Black Swan (Nassim Nicholas Taleb)

Enfin, j'ai lu ce livre tant référencé ces derniers mois.

En préambule, je signale que le père scientifique des notions de cet ouvrage est Benoit Mandelbrot, un Français exilé aux USA, puis naturalisé, pour cause de conservatisme excessif de son pays d'origine. Certes, Mandelbrot est quelquefois irritant de vanité (il a une tendance à parler de lui à la troisième personne) mais il a oublié d'être con.




Un Cygne Noir (CN) est un événement :

> inattendu, à très faible probabilité

> à très forte conséquence

> facilement explicable après coup

Réciproquement, la non-survenue d'un événement très probable est un CN.

Benoit Mandelbrot utilise un terme plus scientifique pour les CNs : les queues de distribution (de probabilité) épaisses.

La vie est remplie de CNs. Par exemple, la rencontre de votre digne épouse est un CN. Il était très peu probable que vous rencontriez cette femme là et pas une autre, cela change votre vie, les circonstances de votre rencontre sont facilement explicables ex-post.

La notion d'inattendu est fondamentale dans l'existence des CNs : des CNs auxquels on s'attend ne sont plus des CNs. Si on s'était attendu aux attentats du 11 septembre, on aurait pris les mesures pour les éviter et ils ne seraient pas survenus.

Il existe des domaines particulièrement friands de CNs, par exemple l'histoire (Jeanne d'Arc, la guerre de 14, les attentats du 11 septembre, ...), l'économie, ...

Pour Taleb, cela explique la faillite prédictive des «experts». Les experts se distinguent :

> par la capacité à raconter les événements après leur survenue d'une manière attrayante

> par le port d'une cravate

On constate quotidiennement cette vérité à propos des économistes.

Taleb remarque également que l'économie est remplie de CNs : un produit innovant est nécessairement un CN, il est inattendu sinon quelqu'un y aurait pensé avant, il change le marché sinon il disparaitrait.

Taleb en vient à considérer que la supériorité de l'économie de marché est justement d'avoir des mécanismes qui permettent l'apparition de nombreux CNs (ce n'est pas en URSS qu'on aurait inventé l'iPod). La plupart de ces CNs sont positifs, il arrive que quelques uns, comme la crise actuelle, soient négatifs.

Les CNs sont favorisés par la vie moderne :

> relations complexes

> événements récursifs, s'amplifiant eux-mêmes (quelqu'un achète un livre, tout le monde l'achète), les effets boule de neige.

Que faire des CNs ?

Non pas tenter de les prédire puisqu'ils sont par définition imprévisibles, mais maximiser son exposition aux CNs positifs et minimiser son exposition aux CNs négatifs.

L'actualité nous en donne deux exemples frappants :

> il est totalement imprévisible que les deux réacteurs d'un A320 ingèrent des oies et s'arrêtent. Mais le fait d'avoir aux commandes un excellent pilote diminue l'exposition à ce CN, au point de créer un second CN, conséquence du premier : la non-survenue d'un événement extrêmement probable, à savoir la mort de tous les passagers.

> un krach simultané de toutes les économies était hautement improbable, mais celui qui a gardé quelques pourcents de son patrimoine en or, cette «relique barbare», n'a pas tout perdu.

Puisqu'il y a eu débat sur les OGMs, on peut tenter de leur appliquer ce raisonnement.

Les OGMs pourraient être un CN négatif (c'est ce que pensent les anti-OGMs) mais ils pourraient aussi être un CNs positif (on parle par exemple de révolution dans la résolution de pénuries alimentaires et dans la production de médicaments ou de plastiques).

Interdire la culture des OGMs, c'est diminuer l'exposition au CN positif. Mais en permettre la culture sans précaution, c'est s'exposer au CN négatif.

A cette aune, il semble bien que la voie de la sagesse soit d'autoriser la culture ouverte des OGMs en s'entourant de précautions et en continuant la recherche, c'est-à-dire exactement ce que feraient les gouvernements européens si il n'y avait pas les bovésistes.