Il est de bon ton, dans certains milieux, de faire la fine bouche sur l'engagement américain en Europe en 1944-1945 (voir par exemple l'entretien de Olivier Wieviorka accordé au Point de cette semaine).Vous aurez reconnu la vielle rancune française : on ne pardonne pas, surtout quand on est de gauche, ce qui est le cas de la quasi-totalité de notre intelligentsia, aux Américains d'avoir eu besoin d'eux pour se débarrasser des Allemands que nous avons laissé rentrer chez nous au printemps 1940.
Le raisonnement est comme suit : l'infanterie américaine était réservée aux plus cons, les fantassins n'étaient pas très motivés et, de toute façon, les Américains étaient plus ennemis du Japon que de l'Allemagne. Ils ne seraient venus que contraints et forcés et non par enthousiasme libérateur.
Comme tout mensonge ou comme toute demi-vérité orientée, cette thèse comporte une part de vérité.
C'est exactement la même erreur de raisonnement, de perspective, involontaire j'espère, mais je n'en suis pas certain, que quand on fait dire aux carnets des poilus de 14 qu'ils n'étaient pas motivés pour la guerre.
Il y a d'abord un manque de critiques des sources : les carnets et lettres intimes ne sont pas un lieu d'épanchement patriotique, c'est avant tout le soulagement des peines. Il est donc normal qu'ils aient une tonalité sombre, qu'ils fassent état de tout ce qui ne va pas, des contrariétés, des frustrations, des peurs.
Ensuite, ce n'est pas parce que le patriotisme et la motivation altruiste ne s'expriment pas par des mots qu'ils sont inexistants, il y a la pudeur des choses qui vont de soi. Le meilleur exemple en est la Résistance : il est peu probable que le paysan qui, tout ce qu'il y a de plus volontairement, hébergeait un radio au risque de sa vie ne devait pas être du genre à se répandre en flamboyantes tirades patriotiques.
C'est, me semble-t-il un travers de certains intellectuels (pas tous, heureusement) qui consiste à croire que ce qui ne se traduit pas en mots n'existe pas.
Alors, bien sûr, l'enthousiasme fut moins grand et plus mélangé que ne le laissait croire la propagande, mais ce n'est pas une raison pour tomber dans l'excès inverse qui serait tout aussi infondé.



